Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à produire l'exaspération, elle avait sa sœur, madame de Vamiraud, toujours éperdument éprise, elle, de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler d'amour et de narrer ses félicités. Attitude peu généreuse envers une infortunée, de cela précisément dépourvue. Mais il y avait eu toujours quelque rivalité entre les deux sœurs. Marie avait le privilège d'être l'aînée ; mais Élise passait pour plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains, plus intelligente. Marie triomphait, et faisait valoir, sans aucun ménagement, sa chance.

Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et bien qu'elle n'entrât pas à la salle de danse, Élise allait s'asseoir sur la terrasse du Casino, où la brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre, souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile de gaze noire, rêvait.

La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien, sur les galets de la plage, déferlait en lançant jusque très haut de fines gouttelettes d'embrun ; de gros rocs sombres supportant la vieille ville s'allongeaient sous les remparts ; le ciel d'été était criblé d'étoiles ; ces immensités, cette mélancolie, ces bruits si charmants et si graves, et, par contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire, tantôt ensorcelante, les parfums provenant des femmes, et cette réunion enfin de jeunesse heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement, ne pouvaient être sans effet sur un cœur de jeune femme.

Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir dansé un « boston idéal », disait-elle, avec le petit Descouzergues, qui était meilleur danseur encore que son mari, venait tenir compagnie à sa sœur. Et là, dans l'encoignure de cette terrasse, les coudes appuyés à la balustrade de bois, la gorge offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait comme font les femmes qui croient avoir domestiqué la poésie parce que leur chair est satisfaite.

Enivrement nocturne ; entretiens dits philosophiques, et éperdus, sur l'infini ; roucoulements à propos de la pluralité possible des mondes habités ; pot-pourri de tous les grands noms de la musique au sujet des bruits de la mer ; aspirations à l'au-delà ; théosophie et spiritisme innocemment mêlés ; désincarnation, réincarnation, migration dans les astres ; Camille Flammarion, Sar Péladan, et jusque même fragments profanés de Pascal ; puis, soudain, rappel d'une rosserie, d'un potin ramassé par la traîne sur le parquet de la salle de danse ; à bout de souffle, enfin, le grand secours : l'obsession du mot et des choses de l'amour. Telle était la matière des éloquents épanchements de Marie.

Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs par leur commune mère, relevait le finale du discours adressé par madame de Vamiraud à sa sœur Élise : ramener par d'adroits détours l'infortunée à son mari. Et alors, c'était le tumulte des confidences, l'aveu habilement ménagé, rendu sensationnel, que toutes les belles choses auxquelles on vient de faire allusion sont méprisables si on les compare à la seule volupté de rentrer dans sa chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas de l'homme aimé. Des chuchotements alors : allusion au bougeoir posé au hasard, sur la cheminée, sur la commode ou sur un pouf : et l'on est tombée, toute chaude et parfumée, entre les bras du chéri!…

— Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires et ton bougeoir et ton chéri!…

— Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!… Non, en vérité, tu me fais l'effet d'être encore une jeune fille…

— Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une jeune fille, c'est tout ce que je te demande.

— Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi qui le dis : tu gâcheras toute ta vie, à plaisir! Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des baisers?