— Que c'est joli chez vous!

Il en rit ; il ne put la croire ; il s'imagina même que c'était de sa part un mot de femme du monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé une femme du monde, mais ne sut pas lui en avoir la gratitude qu'elle méritait, elle qui jadis, en son voyage de noces aux lacs enchanteurs, et des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais eu envie de dire à son mari que le paysage était beau!

Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie. Et ces syllabes passèrent sur ses lèvres charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi, son credo : « Je t'aime!… Je crois en ton amour!… Tu m'as prouvé que tu m'aimais, toi, tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une autre femme ; je ne me reconnais plus ; personne ne me reconnaîtra plus ; je suis recréée par tes mains!… Je t'aime! je t'aime! » Elle n'avait jamais été loquace ni même expansive. C'était bien en effet une autre femme qui parlait. La mémoire même ne subsistait pas en elle de ce qu'elle avait été, de ce qu'elle laissait derrière elle ; et la plus légère représentation ne se formait pas en son imagination de la catastrophe que devait produire, à l'heure qu'il était, sa fuite du domicile conjugal.

« Je t'aime!… Je t'aime!… » Il semblait que l'univers fût contenu dans ces petits mots.

Jean-Marie était lui-même très épris. A la vérité, il n'avait jamais possédé une maîtresse ni de telle condition ni de pareille beauté, ni qui manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il eût beaucoup hésité à pratiquer, en son propre pays, un enlèvement si grave ; quoiqu'il n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi dire par les suggestions d'Élise même, il était charmé, et rendu aussi un peu fat. Néanmoins, avant que six heures eussent sonné, il rappela à Élise qu'il était requis par ses affaires avant le dîner, et ne se montra pas plus généreux en explications qu'il ne l'avait été au début de cette inoubliable après-midi. Il était clair que, dès le premier jour, il tenait à sauvegarder son indépendance, et qu'il le faisait comme en vertu d'un privilège indiscutable que lui conférait son union irrégulière.

Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée de le quitter, mais tout son être avait atteint le ravissement ; une douce fatigue lui ralentissait les idées ; elle voyait le monde à travers une buée, de l'autre côté des nuages, comme si elle l'eût vu de très haut et de très loin. Elle s'en alla toute seule au Bon Marché pour quelques emplettes nécessaires à son ménage.

Dans le magasin, elle fut abordée par une dame qu'elle fréquentait au temps du boulevard Malesherbes, et qui lui dit : « Vous voilà donc enfin de retour!… Et comment va monsieur Destroyer?… Vous recevrez de moi un petit mot… » Élise répondit, comme en un rêve, sans entendre elle-même le son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance pour se les rappeler par la suite. Et le fait est que, la femme disparue, elle se souvint à peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant la soirée solitaire. Elle avait eu pourtant un imperceptible et malicieux sourire quand on lui avait dit : « Vous recevrez de moi un petit mot ». Et ce n'était pas de sa situation renversée, et qui rendait le mot si vain, qu'elle souriait, mais de cette idée ingénue et puérile : un petit mot jeté à la boîte et qui ne parviendra pas à sa destinataire…

Que de telles rencontres, que de telles promesses d'entrevues dussent se produire dans la suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la perspective ne l'en effraya, ne la toucha même pas. Elle était morte à une vie, elle naissait à une autre ; elle avait cette étrange fierté commune à tous les hommes qui ont franchi une frontière ou changé de condition. S'il est un réveil au delà de la mort et si quelque chose d'humain persiste en nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir franchi un pas fameux.

Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long corridor étroit du quai du Louvre. Madame Courvoisier sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler de Mélanie, qui, à son dire, avait travaillé toute la journée comme un cheval. Pour la cuisine, elle-même avait un peu donné la main.

— Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier! il faut laisser cette fille se débrouiller…