— Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas dîner avec vous, Élise…

Elle sentit son cœur chavirer et faire une chute. Comment! il ne dînerait pas avec elle, ce soir!… Le petit mot souvent si terrible : « déjà! » se formula sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas ; elle ne dit rien, ou plus exactement ne dit que : « C'est dommage », ce qui n'était rien au prix de ce qu'elle eût voulu dire.

Il répliqua :

— Si vous voulez venir voir comment je suis logé, ce sera tantôt, n'est-ce pas? en sortant d'ici…

Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.

Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait pas dîner avec elle, ce soir, le premier soir. Son mari lui donnait autrefois, au moins, toujours des raisons ; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la peine.

Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité, à aucune convenance particulière. Elle piétinait avec lui les convenances et les formalités. Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.

Il vit à quel point, malgré son silence, elle était contristée ; mais, soit inconscience des motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut point. A part lui, il pensait, faisant ce qu'il faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre femme.

M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud, un petit appartement assez sombre et peu gai. Ce n'était pour lui qu'un pied-à-terre où il descendait depuis longtemps lors de ses voyages à Paris, où il demeurait à peine durant le jour, où il ne rentrait pas toujours la nuit. C'était un logement d'étudiant, rudimentaire, et dont le seul ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles et de sabres japonais, eût décelé pour toute autre qu'Élise la main d'une de ces maîtresses dont on ne tire pas vanité.

Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée de la simplicité de l'endroit, touchée bien plus encore que son ami lui fît les honneurs de son home, touchée à perdre la raison quand, une fois seul avec elle, entre ces murs sombres, il lui manifesta cette tendresse qu'elle appelait de tous ses vœux, pour laquelle elle était faite et qu'elle n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait devant sa sœur de connaître l'amour parce qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant complètement l'amour. Entre les bras de Jean-Marie, qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette chambrette vulgaire et désolée, le plus triste lieu qu'on pût imaginer pour une femme gracieuse, élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans les salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable bonheur d'aimer. Tout lui fut transformé, comme était transfiguré à ses yeux cet armateur de quarante ans, habitué des ports, de la pipe et des bouges à matelots. Elle le revêtit tout entier, lui, son grand corps, son visage, de cet idéal travestissement que nous portons, chacun, en nous, tout prêt, pour nous donner la comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie était beau, il était jeune et généreux, et il adorait son amante. Dans son inexpérience, elle ne savait comment lui manifester sa joie complète et sa reconnaissance. Elle dit :