Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête, comme le voulait le rédacteur à l'Écho, passe encore, mais en cette hypothèse une chose chiffonnait madame Courvoisier : M. Le Coûtre, en faveur de qui semblait se compromettre une si charmante créature, M. Le Coûtre n'avait pas la tête d'un héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de madame Courvoisier, ne représentait pas le type convenu de l'amant, du moins pour une personne du « rang » qu'occupait certainement Élise ; et autant madame Courvoisier eût volontiers protégé, dorloté des tourtereaux, même des plus coupables, pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la figure classique, autant madame Courvoisier était tourmentée par une intrigue qui dérangeait l'ordonnance définitive de ses idées.
Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien à faire. Son mari d'ailleurs était de son avis ; Mélanie de même.
Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation trop excellente pour aller prendre une concierge comme confidente ; mais Élise éprouvait aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à cause de la grandeur de son amour.
Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se tenait non sans difficulté la bouche cousue pour ne point témoigner son mécontentement d'une aventure qui ne se présentait pas conforme à son goût.
Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait pas qu'Élise eût un amour, qu'était-ce qu'un homme qui laissait se consumer toute seule une petite dame si comme il faut, au déjeuner, bien souvent, et régulièrement au dîner, et à la soirée, et la nuit?
Et cependant Élise, vivant la plupart du temps seule, était bien la femme la plus heureuse qu'elle eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un rendez-vous de Jean-Marie ou dans le souvenir des heures passées avec lui. Elle avait oublié le reste ; son amour la comblait.
Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait de penser à eux ; elle ne se demandait pas s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes, s'ils attendaient avec anxiété de ses nouvelles. « Nous aurons le temps de revenir là-dessus! » se disait-elle en sa demi-conscience. L'état dans lequel elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel, et elle n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger trois semaines. Bien qu'elle n'imaginât en aucune façon par quel procédé il y serait mis fin, elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du caractère par trop insolite qu'il avait, soit à cause de l'intensité de la joie qu'il lui procurait : « Cela passera ; d'ici là, n'approfondissons pas! » Elle vivait dans une béatitude provisoire.
Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le lui faisait assez remarquer! Donc, son refuge était demeuré ignoré. Et cela contribuait pour un peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.
Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée, elle demeurait dans une extase. Mélanie la trouvait étendue sur sa chaise longue, ou bien à la fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend les orgues célestes.
— Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait la bonne aux cheveux blonds.