— A ne rien faire!… soupirait Élise.

Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette fille que sa réflexion était stupide.

Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage produit par les jeunes feuilles luisantes des peupliers de la berge l'étourdissait, l'hypnotisait comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables points lumineux et de cette danse imaginaire de milliards de petits personnages frais, des visions naissaient, exquises, imprécises, mais aussi efficaces par leur effet qu'une musique enchanteresse.

Les bruits nombreux du quai, piaulements des oiseaux encagés, cornes ou timbres des tramways et des omnibus, roulements des fiacres sur le pavé et bavardage de la foule, étaient plus suaves à son oreille que la soie déchirée de la mer basse, à Granville, que la montée émouvante du flot, ou bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne faisait que la suffoquer du plaisir d'autrui. La vue interceptée, contrariée, des dômes, du cheval d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus de charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique de Montorgueil Castle ou que le paysage si beau pourtant des rives de la Rance. Mais, à travers les feuilles des peupliers, sur les coupoles du Panthéon et de l'Institut ou sur la croupe du cheval de bronze, tout ce qu'elle avait vu jadis de beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire, apparaissait aussi en remembrances embellies ; le présent pour elle s'alliait au passé, allait même chercher le plus profond passé pour le transporter et l'exalter : « Comment, se disait-elle, n'ai-je pas été ce jour-là plus émue?… » Et il s'agissait d'un jour quelconque perdu dans sa mémoire. « Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais donc qu'une sotte!… » Un magicien lui avait ouvert le passé, illuminé le présent, enfin rendu l'avenir indifférent, — ce qu'on peut faire pour celui-ci de plus favorable.

Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!… Comment cet homme de nature si positive, cet armateur, de qui pas un mot ne la soulevait jamais au-dessus du terre à terre, avait-il pu produire ce fait merveilleux? Oh! elle ne se demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni armateur, ni homme commun pour elle! Non, elle ne s'étonnait pas que M. Le Coûtre eût suffi à opérer un tel miracle. Elle voyait son ami égal au rôle qu'il jouait ; elle se révoltait même qu'on ne comprît pas qu'il jouait ce rôle sublime, qu'il était éminemment apte à le jouer, qu'il était le seul homme capable de le jouer. Et, au travers des feuillages mobiles, et sur l'eau de la Seine aux myriades d'yeux clignotants, suivant le mouvement lent des longues péniches à géranium ou à basilic, elle voyait partout l'image du magicien ; elle l'admirait ; elle l'adorait… Et elle avait l'orgueil d'être la seule à recevoir le don ineffable de celui qui pouvait transformer toutes choses et faire du monde si banal un paradis de beauté.

Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son étonnement était que Mélanie ne remarquât pas qu'elle descendait du ciel, ou bien était que, tout au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de bottes, par exemple : « Dieu! que Monsieur est beau! »

Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît cela, après l'avoir tant attendu en vain, elle se résigna à demander à Mélanie :

— N'est-ce pas que Monsieur est beau?

Mélanie tomba de son haut :

— Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle taille…