La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée. Madame Courvoisier, qui ne se tenait plus, s'écria :
— C'est donc ça le mari de Madame!… Ça n'est pas Dieu possible que Madame soye sans miséricorde pour un si bel homme!…
Élise sourit.
— Courvoisier était encore là, Madame : il est de mon sentiment exact ; ça n'est pas mon sexe qui me fait parler : « C'est une paire de moustaches, » — voilà les propres paroles de Courvoisier, — « qui doivent prendre comme à l'hameçon tous les cœurs de femmes… »
Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son mari ou de tout ce qui ne concernait pas son amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée chez elle, elle se remémora sa journée, ses heures de bonheur.
La lettre pourtant comportait des suites. M. Destroyer savait désormais où habitait sa femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une situation irrégulière et pour lui intolérable. Il tenait désormais la transfuge au gîte, il promettait nettement qu'il ne la lâcherait plus.
Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils, homme à manquer à son serment de fidélité quant à la chair, il était, comme autant de ses pareils, homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce à soi-même.
Si Élise n'avait pas été possédée par un démon ou par un dieu, elle n'eût pu s'empêcher de prévoir en ses détails la poursuite qui la menaçait, la chasse dont elle allait être, dès le lendemain, le gibier forcé, la meute qu'on allait incessamment lancer contre son corps de Diane impure, et la course excessive pour ses jambes légères, et l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie lui-même l'en avait avertie en lui conseillant de se rendre.
Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour et à sa béatitude. Elle se laissa endormir par son heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche, dans la fraîcheur du matin, la fenêtre ouverte sur les peupliers frissonnants, au chant déjà familier pour elle des marchands ambulants, au sifflement des remorqueurs de Seine.