Il était furieux ; mais il prit un air dégagé, ne voulant pas faire figure d'un qui a donné rendez-vous et à qui l'on manque.
Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue d'un si bel homme, lui offrit de s'asseoir et d'attendre une petite minute. M. Destroyer humait les relents de la loge et regardait autour de lui ; il refusa. Il dit qu'il repasserait peut-être.
En effet, il repassa, trois quarts d'heure après, saturé de la vue des grainages, des oiseaux, des instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au chevet de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant assis sur un banc du quai.
Madame n'était pas rentrée.
Il prit à peine le temps de recueillir le mot de la bouche de la concierge qui le prononçait avec confusion, presque avec un sentiment de honte personnelle, comme si elle-même eût été coupable vis-à-vis de cet homme si bien et, qui plus est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses droits.
M. Destroyer s'éclipsa.
Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois, la stupeur, bientôt transformée en colère, lui fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il résolut de faire ce qui répugnait à son habituelle correction : épier la rentrée de la femme qui se moquait de lui et saisir celle-ci à son retour, car il fallait en finir.
Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le coin du quai, regardant d'un œil la colonnade du Louvre. Consommation sur consommation ; point de journaux de peur de perdre le moindre passant. Le rôle singulier auquel il était réduit lui donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire les cent pas ; mais il craignit d'être aperçu par la concierge, et revint s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant ce qu'il faisait là, se mit à regarder pour lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait quelle personne cherchait son client. Le manège dura une heure, longue.
A six heures et demie, dans la magnificence du soleil déclinant, Élise parut, son buste entier dépassant le parapet du pont, et fut parfaitement reconnue de son mari. Elle était aise, souriante et tranquille ; elle sortait de chez son amant. Elle ne pensait pas plus à son mari que s'il n'eût pas existé.
Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder pendant qu'il réglait ses consommations. Il calcula bien la durée de ses gestes et atteignit la jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre pas à côté d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre l'entretien, avant de pénétrer avec elle dans le couloir, tout en causant. Les voix des deux époux, confondues et accordées en un ton conventionnel et mondain qui simulait la belle humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier. Celle-ci, à la vue du couple souriant et faisant des phrases, demeura ahurie, plus bête, raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que les enfants ne viennent pas sous les choux.