Élise, au premier heurt contre son mari, avait elle-même adopté ce mode enjoué qui lui semblait plus facile, plus décent dans la rue que tout commencement d'explication, et aussi, peut-être, parce qu'il était en accord avec l'indifférence totale qu'elle éprouvait pour son mari.

Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans son petit appartement, tant elle éprouvait de bonheur à montrer à son maître selon la loi l'ivresse que lui causait la vue de ces pauvres meubles, de ces pièces exiguës, de ces tentures surannées, de ce carrelage de mansarde, mais qui étaient pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse possession de soi dans l'amour ; elle eût soutenu ce ton s'il n'eût été trop difficile de l'employer avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie, même à l'état normal, et aujourd'hui intimement convaincu de la gravité des circonstances. Au premier abord, l'harmonieux accord de cette jovialité avec l'aspect physique de sa femme rajeunie, ranimée, embellie, avait troublé M. Destroyer jusque dans sa chair, et il avait soudain trouvé désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos badins, une bouffée de chaleur lui était montée au visage, et la pensée l'avait effleuré de devenir là, dans cette chambre de couturière, l'amant de sa légitime épouse. Mais l'homme le plus dépourvu de finesse est glacé, à certains moments, par le secret que la femme, avec impertinence, lui présente à déchiffrer. Il n'avait certes jamais bien compris Élise, mais, mieux qu'aucun jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune, il recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait en cette fille de petite noblesse provinciale quelque chose d'aussi étranger à lui que l'âme d'une Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut incommodé, puis intimidé ; et, comme sa vanité d'homme refusait de s'incliner, il se réfugia, pour plus de confort, dans la persuasion que cette femme était un peu folle. Il recourut soudain à l'attitude de la protection ; il eut des mots de tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au sortir du couvent.

Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse et fière de l'état merveilleux et rare qui était le sien, elle regimba ; et, en femme heureuse qui a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était heureuse, pleinement, incomparablement, que cela se voyait, d'ailleurs, que des gens inconnus, dans la rue, en la voyant passer, le lui déclaraient tous les jours.

Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors de doute qu'elle semblait heureuse : l'éclat de son teint et de ses yeux le disait comme les inconnus de la rue : sa taille pleine, ses bras arrondis, sa bouche fraîche, son pied, qui jouait comme un jeune chat, le disaient aussi. Mais comment, mais pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait en aucune manière. Il ne concevait absolument pas qu'une femme comme elle, et surtout sa femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant d'oser aborder le chapitre de la défaillance morale, — pour lui caractérisée par l'abandon du domicile conjugal, — il revenait à l'aspect lamentable du pauvre appartement :

— Comment pouvez-vous vous dire heureuse ici?

Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un rire d'ange à qui un naïf mortel demanderait comment on peut vivre et chanter lorsque l'on n'a ni eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait une supériorité mystérieuse et un dédain plutôt pitoyable que méchant, le dédain de ceux qui savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux qui éprouvent pour ceux qui ne sentent rien. Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus humiliés par une loi dont ils ignorent la date de promulgation et les termes précis, il eut recours aux articles du Code qui condamnent l'épouse fugitive ; il les possédait par cœur ; il en savait les numéros.

Elle lui lâcha :

— Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse, amoureuse à perdre la raison! Qu'est-ce que vous voulez que me fichent vos articles?…

M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla qu'il ne restait plus rien ni de ses longues moustaches ni de sa belle raie, ni de tout cet air satisfait qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait pas à cela ; il n'avait pas, il n'eût même jamais soupçonné cela. De la part de la fille de M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à Granville, il lui semblait que ce fût une chose extraordinaire et qui renversait toutes les notions acquises par un homme comme il faut. Sous les rideaux soyeux que formaient ses beaux cheveux noirs complaisamment séparés, comme en une alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race de femmes fidèles, de femmes qui, aimantes ou non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent fidèles, par nature et par destination, enfin présentent à l'homme une sécurité absolue. Pour posséder cette merveille, un jeune homme de son monde consentait quelques sacrifices sinon sur la dot, du moins sur les qualités de séduction proprement dite : il ne demandait point à la jeune fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée en ses maîtresses ; il se privait, en ses rapports avec la nouvelle épousée, de certains transports qui menaceraient de dérégler une nature pondérée ; il prisait au-dessus de tout qu'on dît d'elle : « C'est une femme irréprochable. » Et, à ses yeux, le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque même le fameux abandon du domicile conjugal qui ébranlait la loi, n'entamaient point encore une femme telle que la sienne. Mais, que cette femme fût amoureuse, ah! cela, par exemple, non!…

Il lui dit :