— A Granville!… Quand ça? quand ça?
— A l'heure du train.
Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle se raidit, blême.
— Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?
L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches, il contemplait son ouvrage. L'eau bourbeuse débordait de la vieille bottine :
— J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli : avec quoi, à présent, que je vais le percer?
Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et les soucis d'autrui ne l'atteignaient pas. Élise comprit qu'il était superflu d'insister. Une idée venait de la saisir : si l'enfant lui avait appris une nouvelle véridique et si M. Le Coûtre avait été appelé d'urgence à Granville sans avoir même le temps de lui dire adieu, — et il était homme à plutôt ne pas lui venir dire adieu qu'à se présenter chez elle à une heure insolite, — si tel était le cas, elle devait avoir chez elle, à cette heure, ou bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne lui restait plus qu'à courir chez elle. Et la voilà traversant le pont, comme une hallucinée.
Il y avait un « bleu » pour elle chez madame Courvoisier. Et il était de l'écriture souhaitée. Elle ne put le lire dans la cage obscure de l'escalier ; elle contint son cœur jusqu'au quatrième. Chez elle, elle se laissa tomber dans un fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée était magnifique ; les platanes jaunissants illuminaient la belle journée d'été. Un remorqueur sifflait. L'air était, à cette altitude, presque parfumé, ou semblait l'être à cause de la splendeur du ciel. Elle lut :
« Ma chère Élise, le voyage de Granville est indispensable à mes affaires. Je n'ai pas voulu te dire que je partais, de peur de te troubler inutilement pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir rentrer d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne t'inquiète pas, ne te chagrine pas. Je ne peux, tu devrais le comprendre, abandonner ma maison de commerce, et d'autre part il est préférable, même pour toi, que l'on me sache à Granville en ce moment et pendant que tu n'y es pas, puisque nous avons commis l'imprudence de ne pas y venir ensemble, au grand jour, avec tout le monde, au commencement de la saison.
» Je t'embrasse tendrement comme je t'aime. Un peu de patience et de raison, Élise, et tu me diras, à mon retour, que j'ai bien fait. »
Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des platanes, le ciel et ce qui était visible du dôme du Panthéon entre les branches. Qu'était-elle en ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison d'être. Un instinct la poussa à se lever, mais elle se demanda aussitôt : « Pourquoi changer de place? » En effet, qu'irait-elle faire à un autre endroit de la pièce ou dans la pièce voisine? Rien. Elle n'avait aucun motif d'agir ; tout était indifférent. Elle demeura assise ; et la seule idée qui la retint à la vie fut, après un certain temps, que le temps passait… Le temps était le seul remède : il passait.