Quand le temps aurait beaucoup passé, mais beaucoup, Jean-Marie reviendrait repeupler cet insipide désert…
Alors elle se leva pour remettre sa pendule à l'heure, en la réglant sur sa petite montre qui allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la pendule avancer…
XIV
Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce qui était arrivé. La première soirée tout entière ne fut pour elle que néant. Elle attendit d'abord le moment du dîner. Puis il lui fut impossible de dîner, au grand désespoir de Mélanie, qui la combla de réflexions et de maximes sur une aussi importante abstention. Après quoi, Élise attendit le moment du sommeil. Elle s'accouda à sa fenêtre. La soirée tiède invitait tous les hommes et surtout les amants à la promenade. La Seine roulait son eau pesante et sombre. On entendait çà et là aux horloges tinter les heures : c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune des heures sonnait, Élise, en ayant compté attentivement les coups, se confirmait, en regardant sa pendule, que cette heure était bien, décidément, tombée dans le passé. Sa pauvre tête était vide. Rien, rien, rien… était la seule notion qui se présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint pas.
Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença, couchée, de réaliser l'événement. Loin de le tenir pour un fait naturel et simple, tel que la lettre très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le considéra, bien entendu, que du point de vue de l'amour, de la privation qu'il lui causait et du danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème à riches développements pour un esprit enfiévré.
Elle s'était obstinément refusée jusque-là à admettre le moindre nuage en son idylle ; elle voulait et créait un bonheur immaculé. Les taches, à la vérité, n'étaient encore que de provenance extérieure. Cette fois, bien que l'amour fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée lui semblait voiler l'amour : elle se figurait du moins ainsi l'événement ; elle ne pouvait réussir à le considérer d'une autre manière : « Si Jean-Marie m'aimait, pensait-elle, il ne se fût pas éloigné. » Est-ce qu'elle s'occupait, elle, d'intérêts, d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était entre ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à ses cargaisons! Mais, donc, comme un mari! C'est ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses conseils d'administration jusque dans la chambre à coucher. Tout ce qu'Élise avait de romantisme en son âme était en rumeur. Elle n'aimait pas moins son amant, mais elle avait pour la première fois la révélation qu'il était possible que son amant ne l'aimât pas comme il faut.
Cependant quelle différence essentielle entre le fait d'aller à Granville « pour ses affaires » et celui d'être séparé d'elle, à Paris, tout le jour, sous le même prétexte, en somme, et de la quitter, chaque soir, pour un motif encore moins plausible? Elle n'avait pas songé sérieusement jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à Paris, à cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait pendant les deux heures passées avec lui. Cette nuit seulement elle songea : « Mais qu'est-ce qu'il fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il? » Son élan généreux avait été jusque-là si puissant qu'elle n'avait même pas subi, au côté de Jean-Marie, le supplice du doute qu'endurent infailliblement les couples lorsqu'ils ne mettent pas toute leur existence en commun. Il ne plaisait pas à M. Le Coûtre de lui dire tout : elle s'abstenait de l'interroger. L'entretien était de tendresse ; l'amour étouffait le reste.
Et, songeant maintenant à ces réticences, elle en souffrit rétrospectivement et se jugea plus malheureuse qu'elle ne l'avait été d'abord du départ subit pour Granville. Elle passa une nuit de douleur. Et l'avenir lui semblait perdu.
Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et parla d'aller chercher un médecin. Madame n'avait pas dîné la veille ; Madame n'avait pas dormi de la nuit ; et Madame, avec ses traits tirés, était méconnaissable. Mais Élise refusa tout secours médical et dit qu'elle savait bien ce qu'elle avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre que quelque chose n'allait pas dans la liaison de sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son travail et réfléchit ; et quand sa maîtresse la sonna, Mélanie n'était plus là : elle était déjà descendue afin de faire part de ses réflexions à la concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.
Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi, transformée ; mais, contrairement à ce que l'on eût pu attendre d'une fille si dévouée et qui ne cherchait d'ordinaire que le « bonheur de Madame », Mélanie portait sur toute la face l'expression d'une satisfaction qu'elle ne put même pas dissimuler. Élise lui demanda :