» Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité touchant cette jeune morte est piquée au vif.
» Un fait à retenir : j'ai croisé, ce soir, dans l'ombre, sur la jetée, le couple Saulieu accompagné du grand homme robuste dont j'ai encore une fois oublié le nom. A mon approche, ils se sont tus. Je ne les ai pas abordés. Mais, en les croisant de nouveau plus près des lumières du port, j'ai distingué nettement que le grand homme robuste pleurait!… il pleurait : je l'ai vu s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant qu'il marchait à côté de ses amis ; et, tout à coup, je l'ai vu s'asseoir sur une borne. Il s'est pris la tête à deux mains. Il a une chevelure épaisse et grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait comme un enfant.
» J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix :
— Allons, allons, Jean-Marie!…
» Je me souviens que l'homme grand et fort, Jean-Marie, causait aux îles Chausey, familièrement, avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé le nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.
» Un roman entre la jeune femme trop charmante qui répondait au nom d'Élise et l'homme que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel, après s'être affalé, comme un matelot du port, sur une borne! Non, voyons…
» Ma remarque ne vaut absolument rien : je le sais, car les grandes amours sont extraordinaires en tout. »
« 27 août.
» Le plus curieux est que je ne pars pas pour Jersey. J'apprends trop de choses. Je suis trop homme de lettres : un événement qui a failli me toucher le cœur s'enrichit de détails innombrables qui m'atteignent l'esprit ; et me voilà accaparé par un « sujet ». Je n'ai plus besoin de m'informer : on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus ; elles se délient outre mesure. L'inconvénient est qu'on dit trop ; il faut mettre de l'ordre, trier, user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste à percevoir le « vraisemblable ».
» Un hasard précieux me sert. Il se trouve qu'un des hommes en qui j'ai le plus de confiance, un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère que je cherche à éclaircir. Il est discret, mais ne me refusera rien de ce que sa conscience l'autorisera à m'apprendre. Du diable si, avec le goût que je me suis senti pour mon héroïne, je ne tire pas de là quelqu'une de ces histoires, comme je les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le moins possible à ce qu'on appelle « un roman »! »