I

Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872, à Granville, d'une très ancienne famille de la région. On voit encore, sur la route de Saint-Pair, les restes d'un vieux château bâti en granit, dont le vent de mer a décoiffé un pignon et tordu la girouette rouillée ; c'est de là qu'ont essaimé jadis tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers de marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir était abandonné et déjà dans un grand délabrement quand Élise était une petite fille, et il ne servait plus que de grange. On allait le visiter, à intervalles presque réguliers, pour enseigner aux enfants leurs origines, ce dont ceux-ci profitaient surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin sec contenant toujours quelques chardons des dunes, qui leur piquaient les mollets.

Les parents d'Élise habitaient alors, au centre de Granville même, une maison d'aspect modeste, mais largement étendue sur un des côtés du triangle de la place dite « cours Jonville ». Cette place, au sol non pavé, était plantée d'ormes très vieux, en quinconces, qui assombrissaient beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage touffu ne laissait pas d'être agréable en été. Sous ces beaux arbres se tenait le marché deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le matin, madame de La Hotte, qui connaissait par leur nom toutes les bonnes femmes, les appeler de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans sortir de chez soi, et en papillotes.

Toute la journée, c'était alors, sous les grands ormes, un bavardage frénétique, qui ne saurait être comparé qu'à la piaillerie des moineaux à leur coucher. Élise, sa sœur aînée, nommée Marie, et ses deux frères, à l'époque des vacances, se tenaient aux appuie-mains du rez-de-chaussée, criant plus fort que les maraîchères et jouant à vendre ou à acheter des denrées fictives, à moins que l'un des garçons, suspendu par les poignets, ne dégringolât, en écorchant le crépi de chaux grisâtre et ses propres genoux, pour aller chiper en bas ou se faire offrir pour sa bonne mine quelque poireau, un trognon de chou, une laitue piétinée, des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à trois à califourchon sur son nez, ou bien des cerises en pendants d'oreilles.

L'odeur des légumes et des fruits montait et se répandait dans la maison, vers le soir, en même temps que s'apaisait la rumeur et que baissaient les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de sa nature et en même temps un peu serré, descendait de sa bibliothèque, invariablement, à cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le cours, entre chien et loup, humant les parfums agrestes, sa canne normande à la main, sans avoir l'air de rien, sinon de songer aux paperasses qu'il avait remuées ; et, tout à coup, on le voyait aviser un panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait, l'un assis sur son bras replié et l'autre suspendu par l'anse à son petit doigt.

Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement, M. de La Hotte-Saint-Pair vivait enfermé chez lui, depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie et de l'histoire ; il s'occupait à classer d'innombrables papiers de famille ou à s'essayer en des biographies ancestrales. A des dates régulières, sa documentation s'enrichissait, grâce à des réunions auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il, plus qu'à tout. Très bien apparentés l'un et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact avec le moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements n'avaient jamais pour but que d'assister à des baptêmes, à des mariages ou à des obsèques, parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels on ne lésinait ni sur l'argent ni sur la peine. Pendant toute leur jeunesse, Élise, sa sœur et ses frères, furent à peu près toujours en deuil. Et il venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines, des cousins, d'Avranches, de Saint-Malo, de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de Saint-Brieuc, et jusque de Nantes et d'Angers, voire de Paris. En ces réunions, espacées tout au long de l'année, et ménagées adroitement selon les affinités et même selon les besoins d'apaiser des dissensions ou d'éclaircir des malentendus, on se perdait en souvenirs, en exercices de mémoire, en rappels pénibles et interminables de dates, en escalades hardies de telle branche minuscule ou de tel rameau de l'arbre généalogique, qui n'amusaient certes pas tout le monde, mais créaient cependant une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément que chacun sentait propre à soi-même, autant qu'au groupe tout entier, où chacun, plus ou moins consciemment, se complaisait.

Après la famille, il y avait les relations, qui ne comptaient pas peu. Elles grevaient le budget par les cadeaux, les transports, les dîners, sans compter les écritures innombrables, mais étaient tenues comme essentielles à la vie, au premier chef, et les personnes qui en faisaient partie constituaient une petite humanité à part, contre quoi ne s'exerçait pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique, humanité qu'on admettait pour bonne et impeccable, une fois pour toutes, qu'on soutenait en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement, sauf le cas de manquement grave aux règles imposées par l'honneur, le savoir-vivre, l'usage.

Élise, de qui la tête était très bonne, semblait avoir hérité du goût de son père pour ce que les garçons appelaient irrévérencieusement « l'art de grimper à l'arbre » ; elle connaissait sur le bout du doigt plus d'un siècle de générations non seulement de la famille, mais de mainte famille amie, et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait sa mère, car on l'interrogeait à perte d'haleine, — et c'était devenu un jeu commun par la ville, — sur des faits datant de quatre-vingts ans, comme si elle eût été une vieille dame. Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements, ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces dates qui l'excitaient beaucoup, mais bien le succès qu'elle obtenait en se montrant si savante.

Et cela lui fut une excellente préparation pour ses études qu'elle alla faire pendant cinq ou six ans au couvent des religieuses de l'Assomption d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au jour de l'an, à Pâques, aux vacances, elle poussait bel et bien des « colles » d'histoire à son papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé de l'érudition de sa fille souvent supérieure à la sienne propre. Avec ses connaissances, toutes locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il, vis-à-vis de mademoiselle de La Hotte, qui vous parlait de l'histoire universelle comme il parlait, lui, de celle de sa grand'mère.

Au temps où Élise eut une quinzaine d'années, les choses commencèrent à se modifier beaucoup à Granville. La saison des bains de mer amenait de Paris, notamment, une quantité de gens que l'on n'avait jusque-là jamais vus ; les trains fonctionnaient un peu plus rapidement, et la mode était lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque période de vacances ; les médecins aussi tenaient la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa une animation inusitée sur la plage ; on fabriqua des cabines ; on édifia une sorte de baraquement de bois qui fut baptisé Casino, devant quoi fut cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie d'une balustrade de poutres croisées, d'où l'on dominait la mer, la petite plage arrondie, semée de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque qui porte la vieille ville et son clocher. Un orchestre fut attaché à l'établissement ; il y eut des concerts, et le soir, dans une assez vaste salle, bien parquetée, on dansait. Les « petits chevaux » ne devaient apparaître que plus tard. Autour des Parisiens, nouvellement débarqués, cela ramassait chaque jour les officiers du 11e régiment d'infanterie.