Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes filles, comme pour la plupart des parents, cette animation, avec ce qu'elle apportait de nouveau et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée ; et les réunions de famille, un peu mornes, ne pouvaient pas tenir longtemps contre l'agréable vibration que causaient les gens de Paris, les plaisirs de la plage et du Casino, les jeux, les papotages, l'élégance, les aventures, la musique, le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des figures éternellement identiques ou progressivement ridées et jaunies de l'oncle et de la tante de Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles, toujours exquises durant un mois ou six semaines, disparues après cela, il est vrai, et à jamais, pour la plupart, mais remplacées l'année suivante par des figures nouvelles encore auxquelles l'imagination prête si aisément toutes les qualités qu'elle a le désir d'apprécier.

Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique des familles amies! Car il va sans dire qu'au bout d'une semaine les « figures nouvelles » étaient liées et formaient corbeille non seulement entre elles, mais avec les plantes indigènes, comme si elles se fussent développées et eussent fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de fraîche date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci de vouloir bien dire d'eux-mêmes. Les renseignements, d'ailleurs, reconnus bientôt controuvés, on devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche, si difficile en ses liaisons, en arrivait à dire à propos de personnes avec qui ses filles passaient la journée : « Que voulez-vous? Elles sont agréables ; elles ont l'air comme il faut… Pour le reste, l'un sur elles dit blanc, l'autre dit noir. C'est à donner sa langue au chat. »

Que la résignation est vite venue, même aux parents les plus sages, quand le plaisir des enfants s'en mêle et quand on est entraîné par l'exemple universel et contagieux! Madame de La Hotte, qui avait opposé une des résistances les plus énergiques à ces liaisons faciles et promptes, s'y était faite au bout de peu d'années, d'une part dans la crainte de demeurer isolée, — en toutes matières, une de ses plus grandes terreurs, — et, d'autre part, entraînée qu'elle était par les propres cousines et cousins, venus de loin jusqu'à Granville, et qui prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart, alors qu'on s'y pouvait amuser.

Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner raison à l'opportunité de cette mêlée d'éléments neufs, venus des quatre points de l'horizon? Marie, la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune homme de Paris, le vicomte de Vamiraud, venu là, simplement, par hasard, en attendant le bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait complètement les origines. Il avait eu, en apercevant mademoiselle de La Hotte, l'aînée, le coup de foudre ; il était demeuré quinze jours, le temps de se faire aimer d'elle, quinze autres jours pour séduire la famille ; il avait épousé, deux mois après ; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le mari rêvé, irréprochable, muni de tous les dons et appartenant à une famille d'autant plus ignorée qu'elle était plus honorable. Une rencontre de hasard avait formé un excellent ménage.

— Il est bien difficile, opinait depuis lors madame de La Hotte, de dire de prime abord ce qui est bon et ce qui est mauvais ; il y a tant d'exceptions à la règle!… Dans nos familles, jusqu'au mariage de Marie, exclusivement, on ne s'est jamais marié sans connaître l'un de l'autre tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on remonter son enquête jusqu'aux temps immémoriaux. Or, voilà un mariage d'amour bâclé en quatre semaines, qui réussit à merveille et qui est tel qu'on n'en eût point pu souhaiter de plus satisfaisant. Je m'en suis rendu compte d'ailleurs, maintes fois, au cours de ma vie : bien des choses sont déconcertantes…

Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu la bride à la sœur cadette, Élise, durant les vacances à Granville, qui devenaient franchement divertissantes.

Élise, à peine au sortir du couvent, eut une toquade pour un sous-lieutenant, du nom de Piédoie, le boute-en-train de toute cette jeunesse, quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de son grade. Et c'était une chose comique, de voir avec quel calme madame de La Hotte, quelques années auparavant si intransigeante et hautaine, acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où elle les eût laissées croître, si l'on n'eût appris, tout à coup, que le lieutenant Piédoie était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune, sorti du rang, et obligé pour vivre de contracter des dettes. Ah! ce fut une alarme chaude. Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon n'avait pas plus d'éducation première?

— Mais aussi, disait la pauvre madame de La Hotte, je le connaissais encore si peu! Lui ai-je parlé seulement deux fois?… Il venait prendre Élise à côté de moi, me saluait très poliment en souriant… Il avait, il faut le reconnaître, un charmant sourire, et de fort belles dents… Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément prendre!

— Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant à sa fille, toi qui dansais avec lui, comment, mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce n'était pas un homme distingué?

— Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux que les autres!