Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti, elle ne sortit pas, de plusieurs jours, et elle le fit savoir par lettre à Jean-Marie.
Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent la seule occupation d'Élise durant plusieurs jours. Elle analysa longuement et finement tout ce qu'elle éprouvait ; elle amoncela des subtilités sentimentales auxquelles ne comprit certainement rien celui qui respirait l'air marin et la morue sur le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment que tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait comme surcroît de souffrance, et que tout ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa douleur, était perdu, totalement perdu, elle eût senti le désespoir mortel.
A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se priver de toute sortie, Mélanie perdit sa gaieté. Cette excellente fille, comme la concierge, ayant tendance à ramener toutes choses au simple, et surtout à comprendre d'un événement ce qui était le plus conforme à ses souhaits personnels, n'avait pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une interprétation plus compliquée que celle-ci : « L'amant est parti sans tambour ni trompette : c'est la conclusion d'une situation fausse et qui ne convenait pas à une femme comme Madame. »
Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le Coûtre, à Granville, nulle part ailleurs ; et elle écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son ami ; il était même arrivé déjà deux lettres de Granville, qui devaient être des réponses. Il s'agissait donc d'une séparation momentanée, nullement d'une brouille, ni du « lâchage » que ces femmes avaient escompté parce qu'elles le croyaient le plus grand bien de Madame, et parce qu'elles croyaient ce procédé possible de la part d'un homme qui n'était pas le type de l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter, plus à fêter d'événement favorable ; au contraire, Madame se consumait, Madame ne se nourrissait plus, Madame refusait de prendre l'air… Les figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise, tantôt un solo, tantôt un duo de lamentations, quand madame Courvoisier montait prendre des nouvelles.
Lamentations, monologues ou dialogues au plus haut point désobligeants, car le thème en demeurait indéterminé, nébuleux, réduit au genre ambigu et fatigant des paraboles.
Il va sans dire que personne n'osait faire allusion directe au sujet.
Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations dissimulées qui l'agaçaient moins que la compassion.
Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à « prendre l'air » pour échapper à ces persécutions affectueuses.
Mais alors la claustration volontaire, la grande bouderie, cette espèce de mutilation en quoi elle avait trouvé une apparence de soulagement, tout cela avait été vain, puisque c'était sans durée? Hélas! Et Jean-Marie qui, de Granville, non plus, n'appréciait nullement ces façons! Quelle amertume!
« Pour qui agissons-nous? » se demandait Élise, la première fois qu'elle revit les cages d'oiseaux, les instruments aratoires, les grenages. « Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous? » Elle avait cru agir pour elle-même, ou tout au moins en faveur de quelque idée supérieure. Elle s'apercevait qu'en définitive c'est pour le jugement des autres que nous faisons ce que nous croyons le plus intime et le plus personnel.