Désormais, en passant devant la loge de la concierge, elle s'arrêtait, ce qu'elle ne faisait pas avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que, jamais auparavant, elle ne songeait au courrier, tandis qu'à présent elle attendait continuellement une lettre. Elle ne voulait pas toutefois avoir l'air d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier cas provoquait chez la concierge une singulière expression de physionomie. Et Élise redoutait de paraître parler à madame Courvoisier pour le plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau supplice chaque fois qu'elle descendait de son appartement ou y remontait. En outre, depuis que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait dans la rue, oui, même à cette époque de l'année, à des personnes qu'elle avait connues au temps où elle était « du monde » ; et elle en éprouvait de la gêne. Auprès de son amant, sans doute, ne les voyait-elle pas? Alors elle imagina de sortir à une heure où l'on ne sort pas.

Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre midi et une heure, ou le soir, très tard, après son dîner, à huit heures. Elle trouvait alors dans la loge les concierges attablés, et aussi un monsieur d'une soixantaine d'années, le rédacteur à l'Écho du Parlement, vieux célibataire, pauvre et gourmand, qui appréciait la cuisine de madame Courvoisier.

Il arriva que, le mari étant absent et madame Courvoisier à la porte de la rue afin de reconduire une personne qui venait de visiter quelque appartement, ce fut le journaliste sexagénaire qui eut à répondre à Élise : il avait vu une lettre à son nom ; la concierge devait la tenir dans sa poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place… Et il eut la bonté de se lever de table, de chercher. Élise se confondait en excuses. Il se déclarait trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient un homme d'une excellente éducation ; et, ayant sa petite vanité, afin de ne pas être pris pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se présenta : « Benedict Angelus, rédacteur…, etc. » L'Écho du Parlement était un journal d'ancienne date, sérieux, et renommé de tout temps par une rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à Granville ; Élise dit qu'elle avait vu la feuille célèbre dans la maison paternelle, depuis son enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La connaissance était faite. Dorénavant Élise ne vit plus M. Angelus dans la loge sans lui adresser un sourire ; et lui, dans la rue, la saluait.

Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre mesure à Élise, qui voyait en M. Angelus un juge de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre le petit incident à M. Le Coûtre, qui n'y attacha, lui, aucune espèce d'importance.

Mais, depuis les premières paroles échangées entre M. Angelus et Élise, le vieux rédacteur à l'Écho du Parlement déposait pour elle, chaque soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De quoi il fallut naturellement le remercier. Il était d'une si parfaite politesse, et même il se montrait si respectueux, que, chez la jeune femme, l'appréhension du début de leurs relations tomba ; elle n'éprouva même pas d'embarras lorsque, ayant lu le premier article de M. Angelus, elle dut en complimenter l'auteur.

M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux avait donné un nom fleurant l'encens et évoquant des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait lui-même, car il signait « Fra Angelico » des feuilletons touchant les Beaux-Arts, et qui, peu à peu, grâce à la liberté que leur avait donnée l'estime publique, débordaient sur le domaine de la littérature et de la morale. C'était un homme érudit, de grand sens et de beaucoup de goût ; il savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise, qui, en qualité de fille bien élevée, et de peur de s'embourber en quelque ouvrage dangereux, n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans le feuilleton qui traitait de la supériorité des styles français, des choses qui se rapportaient à sa situation présente! Elle ne le dit pas à l'auteur, mais put lui avouer sans flagornerie que l'article l'avait intéressée. Les colonnes de Fra Angelico étaient toujours encadrées par un gros trait au crayon bleu.

Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en M. Angelus, Élise découvrit que c'était qu'il n'avait pas l'air de la prendre en pitié, comme faisait madame Courvoisier, par exemple, de qui il recherchait le fricot. Son esprit cultivé, sa situation d'écrivain masqué, sa pauvreté même, — car le relatif succès dans un journal grave procure rarement la fortune, — et le contentement de son sort modeste, le plaçaient au-dessus de toutes les conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie locataire qui vivait seule dans un appartement du temps de Béranger ; et, garanti par son âge et sa mine contre toute interprétation équivoque de ses relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir au caractère aventureux de la rencontre. Il craignait seulement que celle qu'il nommait à part lui « sa nouvelle amie » fût peu flattée s'il lui parlait dans la rue, — et c'était là seulement qu'il pouvait lui parler, — à cause de l'habit trop médiocre qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé et la barbe mal taillée, estimait ces particularités propres à écarter d'elle d'emblée, dans la rue, toute ancienne et inopportune connaissance. « Je croiserais mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait de moi!… » Et elle en était bien aise.

La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs toute sa valeur que du fait qu'elle était unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait le journal par acquit de conscience, et le feuilleton, de temps à autre, où elle trouvait parfois matière à soutenir ses rêveries. Puis la pittoresque figure du journaliste venait à son secours dans sa correspondance avec Jean-Marie, qu'elle-même se prenait à juger trop uniquement sentimentale et peut-être fastidieuse pour son destinataire. La figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la burlesque, fournissait un élément d'échange. Et quand Élise était par trop mélancolique, ou même désespérée par les retards de Jean-Marie à décider de son retour, de peur de l'importuner par les seules lamentations de son cœur, elle recourait à quelque nouveau croquis d'après la figure de M. Angelus. Le bon M. Angelus ne se doutait pas de l'usage singulier qu'on pouvait faire de sa personne, de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon et des innocents désirs de son estomac à la table du ménage Courvoisier! Fra Angelico, du fameux journal où écrivit l'élite du XIXe siècle, servait de succédané à l'aliment d'amour dont manquait, par suite d'une délicate attention supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.

Il servit à autre chose.

A mesure que se prolongeait à Granville le séjour de M. Le Coûtre, Élise, à qui il était interdit de se fixer une date pour le recommencement de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville et sentait naître en elle une nostalgie de Granville plus vive que celle dont avait souffert son amant avant d'y succomber. C'était un sujet auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions en ses lettres, M. Le Coûtre ayant toute prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il n'avait dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement de la saison. Elle jeta, comme par hasard, le nom de Granville, lors d'une rencontre qu'elle eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très bien Granville : il connaissait tout. Il lui promit de lui communiquer un feuilleton déjà vieux de quelques années, où il étudiait l'église de la haute-ville et les remparts, un autre où il était question de Saint-Pair, village dont les La Hotte portaient le nom, et de l'accès au mont Saint-Michel, le but des excursions d'enfance d'Élise et de ses frères. M. Benedict Angelus avait un nom à être tombé du ciel : il en venait, c'était évident.