Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton qui ne pouvait qu'achever d'instruire un homme si expérimenté sur l'état d'esprit d'une jeune femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela va sans dire, qu'Élise avait fui son mari et pris un amant ; il n'ignorait pas que cet amant était pour le moment à Granville ; mais ce que madame Courvoisier, l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à apprendre à personne, c'était la façon dont Élise aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour madame Courvoisier l'homme qui convenait à Élise, madame Courvoisier n'admettait pas qu'Élise aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart d'heure de conversation, le très avisé journaliste acquérait la certitude qu'il s'agissait, au contraire, de la part d'Élise, d'un amour éperdu. Il suffisait d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut que celui-ci y loge son amie. Nulle description de Granville, lieu d'ailleurs pittoresque, n'approchera de l'enchanteresse image qu'une pauvre jeune femme peu lettrée évoquait en marchant à côté d'un vieux feuilletoniste, sous les arbres du quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère en rappelant ses années de jeunesse, le casino de bois, la plage de galets, la dune, le cours Jonville et même le port et les îles Chausey : elle ne croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le Coûtre. Cependant, trois mois auparavant, quand M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la saison d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des choses, que ne lui avait-elle pas dit contre la ville même qu'elle avait, disait-elle, assez vue, où elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait aucun charme!

M. Angelus comprit rapidement que, quelle que fût la séduction de Granville, ce n'était pas sur son savoir archéologique touchant la vieille église, les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il convenait d'insister pour se placer à l'unisson avec sa compagne. En fait d'érudition, il recourut à la connaissance du cœur humain, plutôt ; et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla adroitement des réflexions et sentences, parfois empruntées à nos moralistes, et parfois originaires de son propre cru, et qui avaient trait aux sentiments que les hommes nous inspirent plus sûrement que les paysages. Et, comme il était discret et suffisamment habile, il s'aperçut qu'Élise le suivait sur cette pente étrangère en apparence seulement, car en fait le sujet ne changeait point pour elle.

Il en résulta chez cet homme, accoutumé à la compagnie des sceptiques, un étonnement d'abord, puis une sympathie pour une âme trop éprise et, par conséquent, vouée à quelque insigne malheur.

Leurs entrevues étaient courtes, comme il convenait, dues seulement au hasard, mais secrètement recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus procurant par sa conversation quelque soulagement à Élise, Élise intriguant M. Angelus par son cas peu commun, par sa qualité de femme jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.

C'était la première fois qu'Élise entendait des propos plus élevés que ceux du commun, mais, comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme, elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs, elle eût été aussitôt intimidée par lui et l'eût juché à une grande altitude. Mais il avait coutume de dire des choses originales et souvent profondes sur le même ton qu'il eût dit : « Madame, le temps se couvre ; avez-vous pris un parapluie? » Et personne n'y faisait attention.

L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne pouvaient pas parler du sujet qui précisément les unissait et inspirait leurs entretiens, car on était à une époque où le goût de la ligne la plus courte ne nous avait pas encore habitués à franchir, fût-ce avec brutalité, les obstacles. On a aimé longtemps les chemins sinueux qui contournent la place ; on s'y est attardé à cueillir mainte fleur exquise que nous ne connaissons plus, et ces atermoiements et ces précautions semblent aujourd'hui ridicules.

Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement elle les immolait à son amour, toutes les fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes, par exemple : de ses parents, ou bien de gens d'une autre condition qu'elle. Mais elle se fût jugée déshonorée de dire nettement : « j'ai un amant » à M. Angelus, rédacteur à l'Écho du Parlement, qui cependant le savait, ce dont elle n'avait pas le moindre doute. Elle l'eût trouvé malappris s'il avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de ses plus vifs désirs eût été que cette glace tout artificielle entre eux fût rompue.

Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au moment où il sortait de la loge, après son déjeuner, et qu'elle avait poussé avec lui la promenade jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord de l'eau, elle vit sortir tranquillement du Jardin, traverser le quai et s'engager sur le pont de Solférino, — et son compagnon, tout en discourant, vit comme elle, — qui? Un homme grand, robuste, la mine fraîche et dorée : M. Jean-Marie Le Coûtre.

M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant pas le fil de son discours, car il était fort étonné ; mais Élise perdit complètement la tête. Elle était devenue livide ; elle n'entendait plus rien de ce qu'on lui disait. Elle avait très bien vu que M. Angelus reconnaissait son amant. Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus : « Au revoir, monsieur… », le planta là et courut derrière Le Coûtre, qu'elle rattrapa sur le sommet de la courbe du pont.

— Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez pas avertie!…