— Eh bien! Saulieu?
— Je veux dire : Saulieu et Clara?…
— Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai pas de raisons pour faire la prude… D'ailleurs, et elle se tient très bien, cette petite femme, elle est sympathique. A propos : d'où sort-elle?
— Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier qui l'a trompée avec toutes ses premières et avec quelques clientes et lui a fait mener une vie infernale. Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis deux, l'amie fidèle de Saulieu qui lui fait mener, brasserie à part, l'existence la plus bourgeoise.
Le terme « bourgeois » appliqué à quoi que ce fût, mais de non conforme aux lois, faisait toujours sourire Élise.
Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer, par son visage fin, quantité de nuances qui, par leur nature, devaient échapper à un homme de son espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus de cela, et il en résultait au contraire au bénéfice d'Élise un prestige.
Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement. Bien qu'elle eût l'air de tenir l'opération comme légère, en fait, l'opération entraînait une quantité de petites opérations accessoires. Par exemple, il manquait des chaises, un canapé, des cendriers, la verrerie, les pots à bière, des plateaux et même un tapis dans la pièce dite salle à manger. Il manquait des porte-manteaux dans l'antichambre. Élise eût-elle jamais pensé être exposée à recevoir deux personnes à la fois dans son perchoir? Son perchoir représentait pour elle la solitude, la rêverie amoureuse pour quoi il suffit de peu de matière ; quelque négligence, un aspect quelque peu bohème ne la choquaient même pas, mais à la condition que ce fût dans la solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque rappelant, fût-ce du plus loin, les mœurs de la société, s'introduisait en son appartement, il fallait à tout prix qu'Élise donnât aux choses un aspect traditionnel et classique. Une nécessité s'imposait à elle, à savoir : que rien ne manquât.
Et tout manquait! Elle s'en apercevait après coup, la proposition de « recevoir » chez elle étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie. Tout manquait, non seulement dans la pièce destinée à accueillir « la bande », non seulement dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher, où il se pouvait que l'aimable Clara vînt ôter son chapeau, se laver les mains ou se trouver mal : que sait-on jamais?
Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle consacra à cette besogne son temps, ses économies aussi, voire davantage. Il est juste d'ajouter qu'elle fut ardemment secondée par la bonne Mélanie, heureuse de voir enfin du mouvement, du monde, d'entendre du bruit, et par madame Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire ce qu'elle appelait une « femme comme il faut », exultait à la seule pensée que de la « femme comme il faut » Élise allait du moins accomplir un des gestes essentiels, qui est, disait-elle, de « recevoir bourgeoisement ».
Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de l'être, Élise ne manqua pas d'éprouver la satisfaction qui suit un effort accompli ; mais alors, c'était, depuis huit jours, le premier moment de réflexion qu'elle eût, et il lui semblait, sans qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et tout ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient l'admiration à la concierge et à la servante, lui laissaient à elle, par un contraste singulier, l'idée de ravage et de ruine…