« Pourquoi? » se demandait-elle. Et elle crut que cela provenait de ce que ces meubles, ces carpettes, ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient l'installation rapide, provisoire, répandaient une odeur publique comme, par exemple, un box d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des inutilités, ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement ; elle voulait imiter ce que la vie dépose jour après jour et qui, à la suite de longues années, communique aux murailles comme aux choses un peu de la personnalité des habitants. Vieux coussins, gravures anciennes, bibelots d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous viennent de famille, si muets quand on ignore à quelles haleines ils ont mêlé leur brise, silhouettes, miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta des dettes. Pour qui, pour quoi tout cela? Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son amant? Sans doute, mais exactement pour que Jean-Marie demeurât plus étroitement uni à « la bande »!…
Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue d'obtenir le résultat le plus opposé à ses fins personnelles les plus chères. Elle était venue ici pour être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour, le moment de voir l'homme qu'elle aimait. La nudité de ses trois petites pièces lui avait plu parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses rêves et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais garnies, ne lui rappelaient plus seulement Jean-Marie mais une exigence inhérente au caractère de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie avait des autres et non pas d'elle!…
Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant l'air de construire, elle l'avait fait, c'était afin d'éviter un mal plus grand.
Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une chaise longue nouvelle, en se reposant du tracas de toute une semaine.
XXI
Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection pour sa locataire, montrait le nez sous les prétextes les plus inattendus : un fournisseur s'était présenté avant l'heure du lever de Madame ; on n'avait pas voulu déranger Madame ; le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il s'agissait précisément d'un objet dont elle avait un pressant besoin : une chope à bière qui certainement ferait dire à quelqu'un : « Mais on a tout ce qu'il faut dans cette maison! » Madame Courvoisier mettait à profit l'occasion pour reparler de son appartement du haut, avec terrasse et tonnelle… Elle ne l'avait toujours pas loué ; elle endossait la responsabilité de le réserver à Madame… Madame changerait bien un peu sa vie, un jour ou l'autre… Madame s'agrandirait… Le moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce que « Monsieur » ne serait pas mieux, là-haut, à respirer le bon air avec ces messieurs?… Il n'y avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était plus agréable que la campagne, où l'on est mangé par les insectes, où l'on entend le cri de la chouette et les hurlements des chiens à la lune…
— C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon. Je viens de faire des frais considérables ; pour le moment, je n'ai pas le sou.
Cette réflexion avait pour invariable effet de faire sourire la concierge. Alors, celle-ci, se retirant, ajoutait :
— Monsieur Angelus ne cesse pas de dire de Madame que Madame est une femme si intelligente!
— L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui le bonjour de ma part.