Tout était en état, vraiment, autant que choses du monde peuvent l'être, lorsque tomba le premier soir où les gens de « la bande » étaient invités chez Élise.

Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui n'était guère dans ses manières, affecta d'arriver légèrement en retard, afin de n'avoir point l'air de faire le maître de maison. Saulieu et Clara étaient là, ainsi qu'un M. Grévillon, caissier principal dans une banque. Jean-Marie rencontra dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste. Il vint encore un nommé Basse, simple rentier. Mais trois s'étaient excusés : Legérant, principal clerc de notaire ; Juredieu, un chemisier connu, et Landais, professeur à Chaptal, de tous le plus habile joueur. Ces trois abstentions ne furent pas commentées, ce qui parut à tous pire que de l'être. Les trois hommes étaient des plus assidus à la taverne. Les deux premiers, mariés, pères de famille ; le troisième, célibataire et même en puissance d'une maîtresse qui venait le prendre à onze heures tapant. La maîtresse de Landais était cause de l'absence du professeur, on le pouvait supposer. Était-ce leurs mœurs régulières qui empêchaient Juredieu et Legérant de venir au quai du Louvre?

Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante, en une certaine mesure, se trouva alourdie par l'incident, qui pesait sur chacun, sans que personne l'osât dire.

Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient grâce à des soucis de moindre importance, et par le babillage de Clara qui, ne se mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à causer.

Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de tout le monde, et il était visible que plusieurs regrettaient celle de la brasserie ; de plus, bien qu'on eût cru penser à tout, il manquait un « jacquet »! Par contre la conversation de Clara, contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer, ne lui était pas désagréable.

Comme de juste, Clara, seule à seule avec une femme nouvelle venue, raconta aussitôt son histoire. Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta volontiers.

— L'aimiez-vous? interrogeait Élise.

— Je ne savais pas! répondait Clara… Aimer un homme, j'ai su ce que c'était plus tard…

— Alors, vous n'aimiez pas votre mari?

— Peut-être que si… Une jeune fille qui se marie : on aime toujours le mariage, les toilettes, les fêtes ; changer de vie n'est pas pénible non plus… Et puis, quand une jeune fille se marie, il y a toujours autour d'elle celles qui ne se marient pas… Amour ou non, d'ailleurs, être trompée, pour nous, est un vilain coup.