Voilà le soir qui vient. Le soleil commence à nous envoyer les reflets de sa lumière sur la mer striée. Et cela forme un long triangle de feux électriques à éclats brusques, dont le sommet est à cinq kilomètres, et la base sous les balustres de la terrasse.

A mes pieds, il y a une corbeille de pensées, la pelouse de gazon inclinée, une plate-bande d’œillets épais comme des pivoines, la balustrade portant, à chaque pilastre, un vase de géraniums rouge sombre; puis viennent, en contre-bas, les sommets des cyprès, le parasol d’un pin, et la baie où s’étale une mer de lait bleu. C’est sur la droite que le soleil joue à mille feux, le reste de l’étendue est d’un calme absolument pur, et, au beau milieu, vogue, solitaire, une petite barque de promenade de la valeur, pour nos yeux, d’une coque de noisette, et où je discerne pourtant une ombrelle.

Et je souris à cette image: au centre d’un tableau grandiose, si noble par ses lignes tranquilles, si pur par l’absence de tout mouvement humain, une ombrelle disproportionnée se balance; elle attire et concentre la lumière sur sa claire soie tendue; elle n’est qu’un point; le paysage est immense; elle me force à ne regarder qu’elle. L’éclat multiple du grand triangle lumineux s’atténue, va s’éteindre; l’ombrelle, d’abord incolore, se précise, jaunit, semble absorber toutes les clartés d’alentour. Quelqu’un a traversé le jardin, sans regarder le paysage, mais a dit: «Tiens, une ombrelle...» Je tâche de ne plus voir ce petit coin encombrant; à l’embouchure du Var une admirable fumée élève dans l’air immobile ses houppes perpendiculaires; et les dos nuancés d’une dizaine de chaînettes montagneuses qui se couchent et s’abaissent à lécher là-bas le rivage de la mer, à la pointe d’Antibes, sont plus superbes que ne fut jamais aucune femme... Splendeur, grandeur, sérénité, beauté! une ombrelle se mesure à vous!

Le génie du christianisme, c’est, notamment, d’avoir découvert qu’un élan du cœur a plus de force que la plus grande pensée.

C’est ce que Pascal appelle «le mouvement de charité».

Le chrétien parvenu au faîte de la pensée humaine, par exemple Pascal, se prosterne et s’humilie. Et loin d’en être diminuée, sa science en reçoit je ne sais quel rehaut.

Mais cela est convenable surtout quand on est parvenu au faîte...

Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des érudits,—celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives—qui, peu à peu, gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à l’admiration, et l’herbier remplace la nature.

L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque d’une certaine insuffisance d’esprit.