J’aime ces figures d’hommes que l’émotion a ravagées. Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire.

Pendant vingt ans, avec quel soin joyeux et quel émerveillement intime j’ai cueilli l’heure ou le moment fugitif qui passaient en pénétrant ma chair et mon cœur jeunes!—c’était quand ils engendraient en moi un appétit et un espoir indéfini d’amour. Le soleil qui me comble d’une joie d’enfant, le soir qui fait semblant de déposer en moi quelque chose de Dieu, la pluie sur les feuillages, le tournant d’un chemin où je suis soudain enivré sans savoir pourquoi,—tout cela par soi-même n’est probablement rien, tout cela me leurre, me laisse croire que j’ai deviné, comme un bon sourcier, la veine sacrée qui arrose de poésie l’univers, mais tout cela ne fut jamais bon qu’à féconder des désirs d’amour. Quand j’ai verdi tout à coup, à Saint-Cloud, un jour où l’automne, trop beau, tombait avec les feuilles d’or des platanes dans une contre-allée, sur les degrés de la fontaine, c’est parce que je pensais: «Plus beau encore que cela, il y a mon amour.» Quand j’ai pleuré, un soir de mon enfance, tout seul, au fond d’un potager de province, alors qu’une voix de femme, de l’autre côté du mur, criait au loin ces mots quelconques: «Je suis dans l’allée des framboises...», c’est qu’une précoce révélation m’affirmait que j’aimerais un jour.

La sublime vérité qui est au cœur du monde, la beauté, ne doit être sans doute qu’un court instant soupçonnée ou entrevue par la créature: aussi, à mesure que le tremblement du beau nous agite—magnifique et ruineuse tempête—il sème en nous la graine vivace du désir d’embrasser un être qui nous endorme ou nous stupéfie.

En arrivant dans un lieu où je suis appelé à faire un séjour, j’escompte le plaisir que j’aurai, plus tard, lorsqu’il ne me restera de ce lieu que le souvenir. C’est une façon de courir tout de suite au plus beau, à l’exquis, le présent n’étant jamais pur.

Il y a ici une terrasse à balustrade d’où la vue s’étend sur la baie des Anges. Le parasol d’un pin, des pointes de cyprès, des fûts de colonnes à chapiteaux corinthiens, plantés dans les jardins qui descendent vers la mer, forment la base de ce tableau, italien, classique, qui contient Nice, son port, ses montagnes, et la courbe heureuse d’une côte allant mourir au Cap d’Antibes. La colline du Château, son granit écorché du côté de la mer, son dos velu de feuillages obscurs, semble un gros monstre blessé, assoupi entre la ville aux toits roses et le long môle qui retient dans le port une eau savonneuse. Le ciel n’est pas d’un bleu cru, que l’on peint, mais il est doux, pommelé de flocons blancs et mauves, et il se dégrade jusqu’au gris perle très clair, pour toucher les sommets neigeux des montagnes. Tout cuit au soleil. De petites barques, se mouvant à l’aviron, ont d’ici l’aspect d’araignées d’eau sur un étang, il n’y a qu’une seule voile blanche au milieu de ce grand golfe tout nu. Les bruits du port, lointains, mais ramassés, montent par instants, puis s’écartent, au gré du vent, comme la rumeur d’une conque marine appliquée plus ou moins près de l’oreille.

Le soleil est amoureux de cette baie; c’est lui, dirait-on, qui l’a couchée là, et il la tient; depuis plusieurs semaines, il n’en est pas repu; elle est vautrée devant lui, soumise et lascive; elle s’étire; je crois voir là-bas, en ce rivage courbé, couleur de chair, son long bras paresseux, languissant ou pâmé.

J’ai escaladé quelques roches et j’ai trouvé un sentier qui se faufile en montant toujours, sous un bois de pins plein de parfum et de paix. En m’y asseyant, à l’ombre, j’ai regretté de n’avoir pas la simplicité de ceux qui, pour un instant de félicité comme pour un malheur, prennent Dieu à témoin de leur cas particulier et le remercient ou l’insultent par des chants bien rythmés. Qu’il doit être agréable de prolonger et d’élargir son émotion jusqu’à la folie de croire en faire part à l’élément divin du Monde! Quelle liberté, quelle abondance et quelle audace une telle illusion donne à la pensée, à la sensibilité et au langage! Qu’ils vont paraître pauvres, les poètes qui se heurteront sans cesse à la dure paroi de marbre de la vraisemblance et de la justesse d’expression! Par quelle intensité remplacer la frénésie? Et l’amour, par exemple, sans naïveté, comment le peindre?

Les pommes de pin de l’an passé étaient froissées les unes contre les autres par un vent presque imperceptible, et, dans le silence et l’immobilité de toutes choses, j’ai levé la tête en cherchant l’animal qui avait bougé. Délicat moment! presque inappréciable charme!

Je me suis relevé, et, dix pas plus loin, le sentier ayant incliné vers Nice, le grand murmure de la ville m’a atteint tout à coup. C’étaient des milliards de bruits divers ramassés en un chuchotement doux à l’oreille, ils provenaient d’un trou immense, profond et invisible. Mais, en montant sur un roc, j’ai aperçu, entre les aiguilles de pin, un fond rose: la mer des toitures. Retourné en arrière, c’était de nouveau la forêt, le silence. J’ai joué, comme un enfant, à ces alternatives qu’un clair symbole embellissait pour moi; j’enjambais, tantôt en un sens, tantôt en un autre, la frontière qui sépare la solitude méditative et le troublant bavardage de la vie en commun.

Oh, comme je sens que j’aime trop cet endroit, cette tentation et ce refuge, cet appel fascinateur des villes et ce tronc de sapin où je me cramponne!