C’est la nostalgie de ma jeunesse que j’ai. Voyons, raisonnons-nous!

Raisonnons-nous? Comme un fat qui ne voit pas son visage! Comme un viveur qui croit que le plaisir s’achète! Comme un philosophe stoïcien! Raisonnons-nous! Mais, en vérité, ma plainte est plus belle. Le loyal aveu de l’amour, et le cri désolé de l’homme qui dit adieu aux grâces de la terre sont un plus noble hommage à l’amour même et à la charmante jeunesse, que l’aigre et muet dépit avec quoi l’on se pétrit le masque qui convient au chemin du retour.

Voici l’endroit où j’ai goûté, dans le plus pur recueillement, l’heure qui passe. C’est au jardin du Luxembourg, sur la terrasse des Reines de France, entre un vase contenant des géraniums grimpants et un arbre d’aubépine, contre la balustrade circulaire d’où l’on a la vue si belle sur le parterre fleuri, sur le grand bassin, sur ces panaches, au loin, de marronniers, à la Watteau, et sur ces magnifiques platanes en lamelles d’or qui augmentent la gloire du soleil couchant, l’été, près des deux tours de Saint-Sulpice.

Tous mes espoirs et toute ma déception, toutes mes chimères, toutes mes douleurs, le peu d’intime bonheur aussi que j’ai eu, c’est là que je suis venu, chaque soir, en répéter, grain à grain comme un rosaire, l’expression ardente et désespérée. Car même mon plus vif plaisir est tourné aussitôt en tristesse. Et j’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;—surtout elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères...».

Oh, comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!

Les soirs que j’ai vu tomber là, à l’arrière-automne, ne restera-t-il d’eux rien du tout que mon souvenir muet et cet étrange plaisir que j’éprouve en pensant à ces soirs finis, et qui se confond avec une douleur? Mais si demain je ne suis plus, ce souvenir même sera évaporé... Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres tels qu’il y en a et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.

Le noble ennui, le bel ennui que l’on a quand on est seul!

L’ennui chagrin et laid qui nous vient de la compagnie!

J’aime mes jours passés comme si j’allais perdre le goût de la vie ou de la lumière, et les instants qui ont retenti si beaux dans mon âme depuis que j’ai l’âge de sentir, remontent à mon cœur tout seul et m’étouffent.

O ne plus voir que des visages que le goût de la Beauté a baptisés!... Beethoven, ta tête douloureuse! Flaubert, ta sainte colère! Vigny, la noblesse de ton amertume! O bien-aimé Watteau, ta mélancolie!...