J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie; au lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant «qu’il ne s’y passe rien».

La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, elle prend son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette; elle n’annonce ni ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant nous la tenons, nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux de l’homme, épris, par-dessus tout, de psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous peine de n’exister point, il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon de l’homme a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas, au gré du modeleur, selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages; mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de la matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux, non, assurément, la Comédie ne s’en prévaut pas, et peu s’en faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est possible qu’elle en suggère l’idée et en répande la graine, de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire et d’en ignorer les conséquences sans nombre.

Le principe d’autorité ayant été, quoi qu’on puisse dire, ruiné et jeté bas, l’autorité indispensable à la vie ne pourra être restaurée que par des hommes qui, ayant eux-mêmes commencé par renier absolument toute autorité, se sont conduits comme si l’autorité, et tout ce qu’elle comporte de principes nécessaires, était inexistante et inutile, en ont reconnu à l’épreuve le caractère indispensable, et la fondent à nouveau, non pas sur le respect traditionnel des anciens, mais sur leur propre expérience.

Il y aura des Pères de l’Eglise morale. Ce seront, en littérature, des écrivains amoraux assagis et dégoûtés; ce seront des femmes émancipées, qui, ayant par hasard conservé quelque jugement, déclareront: «Nous avons tout essayé: eh bien, non, ça n’est pas possible; il ne faut pas que vous nous imitiez, nous avons fait erreur.»

Il est impossible aujourd’hui de refonder une autorité sur autre chose que sur l’erreur reconnue, sur les désastres de l’expérience individuelle.

Et sur quels désastres!

Le résultat de ces conférences auxquelles pas un homme ne résiste, c’est que la pensée qui eût pu être exprimée avec plus de franchise et de liberté dans l’article ou le livre, c’est-à-dire dans la solitude du cabinet de travail, est obligée, comme l’art dramatique, de se placer de plain-pied avec l’esprit public, et pire: avec un auditoire déterminé dont il faut, bon gré mal gré, flatter les passions ou ménager la médiocrité. Trop de conférenciers, depuis la mort de Brunetière, n’ont pas le courage de heurter au besoin le public, en le subjuguant par la puissance oratoire; ils se mettent à son niveau; pour un peu, ils lui demanderaient pardon de lui apprendre quelque chose. «Nous sommes là, dit Faguet, pour travailler ensemble...» Abomination!

Faguet, dans sa troisième conférence sur La Fontaine, fait bien la distinction entre les fables qui ne contiennent aucune morale et qui sont plus des trois quarts d’entre elles, et les fables qui semblent contenir un conseil, un avis de l’auteur. Et il établit que la majeure partie de l’œuvre du fabuliste constate simplement les faits.

A cause de cela, il prétend que l’on ne devrait pas mettre les fables de La Fontaine entre les mains des enfants.

Et il se fonde sur un exemple, une chose vue. Une petite fille à qui sa mère explique la fable de La Cigale et la Fourmi, entendant que la fourmi fait la récalcitrante et renvoie la cigale «quand la bise fut venue», arrête sa mère et lui dit: «Non, ça n’est pas ça...». «Comment, ça n’est pas ça, mais voilà le texte..... etc.» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde mais elle lui donne un peu à manger.» Et M. Faguet donne raison à la petite. Et j’entends d’ici tout l’auditoire applaudir là-dessus M. Faguet.