Eh bien, l’état d’esprit de M. Faguet là-dessus est pitoyable! On tend de nos jours à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature. Et pour le public, la littérature c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils devraient être; le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de suavité et de justice qui est, nous assure-t-on, au cœur de l’homme, et il juge grand écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une idéale société.
Satisfaire cette inclination, c’est amener la littérature à la pure niaiserie.
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Sur l’hostilité au «sens propre», à la pensée individuelle, j’inclinerais à penser que la littérature, quoi qu’on veuille, sera toujours l’expression du sens propre, et que, à cette condition-là seulement, elle sera vivante et originale. On pourrait conclure qu’il n’y aurait que deux sortes de littératures: celle qui abolit le sens propre dans l’intérêt général, qui est une littérature saine et bien souvent médiocre, et celle qui exprime le sens personnel, qui est la littérature, et qui est dangereuse.
Un événement caractéristique des temps modernes me paraît être la divulgation et la vulgarisation de la vie intellectuelle. C’est le fait le plus détestable qui se soit jamais accompli sur la planète. Le temple ouvert à tous; plus même de chœur réservé; le mystère dévoilé; le Zaïmph vendu aux femmes pour qu’elles s’y taillent des écharpes. Toute l’humanité en souffre; le déséquilibre général a en ceci sa cause. On a invité les Goncourt au dîner Magny, et ces perroquets aux belles couleurs rapportent les paroles de Renan! Il y a des vérités que l’intelligence humaine ne peut pas s’interdire de concevoir et d’exprimer; mais, ces vérités, incompréhensibles aux petits, ne peuvent être par eux que travesties; et quand elles courent les rues elles sont plus dégoûtantes que les mensonges imaginés par les foules et inventés peut-être pour leur plus grand bien. La plupart des idées fausses sont des idées utiles, nécessaires. Les idées justes, les vraies, n’ont ce caractère que dans le milieu restreint de ceux qui s’égalent à elles. Il faudrait une langue des dieux, insaisissable au commun.
Il n’y a plus aujourd’hui qu’une langue; l’acharnement universel est de faire pénétrer aussitôt que possible dans le public ce qu’un homme supérieur a conçu, a conçu par le besoin naturel à lui de concevoir, non dans le but de fournir un aliment à ces foules qui ne réclament que leur bien. Lui, c’est peut-être—provisoirement au moins—le mal qu’il engendre, et il ne peut s’en soucier.
En art, cette barrière, entre ce qu’il est légitime de penser et ce qu’il est nuisible de répandre, se présente comme un obstacle au développement intellectuel et comme un malentendu perpétuel entre auteur et public.
Celui qui domine la sottise humaine est modéré dans ses propos. L’insurgé, le réfractaire, qui vomit l’invective à l’occasion de toute iniquité, est encore un candide, un jeune ébaubi que choque la lumière du jour.
Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est l’Art même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui préexistantes.
L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé, comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est dérisoirement fermé.