Le demi-artiste et le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent; il est un initiateur né impuissant à trouver la forme nouvelle; dès lors il s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure d’ingénu.

En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait, en somme, que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant régné; car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez, en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités; jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un certain temps.

La paix des familles et peut-être la paix des nations dépend du progrès de la psychologie. C’est faute de connaître l’homme,—et mieux: les hommes—, que l’on s’entend mal et se persécute. La plupart des hommes sont incapables de concevoir qu’il existe une autre mentalité que la leur; ils agissent avec tout le monde comme avec leurs semblables. Le malheur est que nous n’avons pas de semblables, et que le quiproquo est continuel.

Le «connais-toi» antique est insuffisant. Le «aimez-vous les uns les autres» est insuffisant. C’est à un «connaissez-vous les uns les autres» que l’avenir devrait s’appliquer.

Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous prenons part. Or, l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le contour immuable des choses qui changent sans répit.

Antagonisme de l’art et de la vie.

Par contre, on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les sociétés humaines, et ce serait l’économie. L’art, comme l’a dit Mithouard, «est une sublime économie». L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout élément inutile est nuisible, et parce qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un point, de tout notre plomb, qui fait balle. Dans la conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a art défectueux; où il y a prodigalité, il y a misère. J’explique par une secrète intelligence de la règle artistique mon aversion personnelle pour la bohème.

Oh, surtout, surtout, ne jamais faire le malin, l’homme fort, ni si d’aventure l’occasion s’en présentait—l’homme d’esprit! Si vous pensez quelque chose, dites-le donc avec l’humble courage d’un mortel qui sait qu’il peut fort bien penser faux. Nos plus grands, nos plus chers amis, La Bruyère, La Rochefoucauld, veulent dire trop bien. Ils tiennent à étonner, à secouer, ou tout au moins, à faire sourire. Mon Dieu, que ce XVIIᵉ a aimé à plaire! Ils n’ont pas une opinion sans lui faire un sort. Après eux, Vauvenargues est bien plus simple. Il n’est pas toujours moins profond. A côté d’eux, ou au-dessus, Pascal ne cherche pas l’effet, même quand il foudroie. Et Montaigne qui les porte tous, bavarde pour son plaisir, si gentiment.

Ce qu’il y a de plus beau en nous, ce n’est pas l’épanchement, c’est la possession de soi. L’un est un signe de l’abondance, de la richesse, c’est possible; mais l’autre est la preuve de la force. On ne s’abandonne pas parce qu’on est comblé de dons, mais parce qu’on manque de frein. Le frein, dans l’homme, est la première qualité virile.

On ne travaille pas peu.