Les écrivains, par exemple, travaillent beaucoup ou travaillent mal. Ceux qui travaillent peu,—quoi qu’on en dise,—ne sont guère à leur ouvrage; ils n’y entrent pas. Pour y entrer tout entier, il faut du temps; il faut tout le temps. Et le nombre et même la multiplicité des travaux n’y nuisent pas, car il est plus facile d’entrer dans son travail au sortir d’un travail différent qu’au sortir de l’oisiveté. On ne travaille pas peu, on travaille beaucoup, ou bien on travaille mal ou point.

Je déteste les esprits anarchiques; et les esprits purement conservateurs ne me plaisent qu’à moitié. Les seuls esprits que j’aime, sont ceux où je découvre un sens anarchique spontané mais perpétuellement en lutte et finalement dompté par le sens organisateur.

C’est ce dualisme qui crée.

L’homme en possession de la gloire croit volontiers qu’il la doit à un don du ciel; mais la femme se plaît à reconnaître comment elle a su organiser sa renommée. Le goût de la gloire artistique chez la femme coïncide avec un affaissement de la conception de la gloire. Celle-ci n’est plus divine; elle s’obtient par intrigues; elle est à la portée des manœuvres. Les femmes détruisent la gloire dès l’instant qu’elles la font.

La femme a l’esprit enclin à la chimère parce qu’à l’ordinaire elle manque d’imagination. On ne veut pas admettre que la véritable imagination est celle qui conçoit le «réel» et non pas «l’absurde». Rien de plus aisé que d’imaginer l’impossible; nul contrôle, nul frein ne s’impose à l’esprit débridé: il chevauche par-dessus les gouffres et les océans, impunément; mais imaginer le réel qui n’est pas encore, voilà la tâche virile, et difficile. Le réel ne flatte pas, et il est serré dans la gaine étroite des innombrables impossibilités.

On ne voit presque jamais un esprit s’appliquer à un objet pour le juger. A l’occasion d’un objet, un esprit, même distingué, se met en branle, et le voilà qui part et bondit, tirant tout de soi, ne laissant quasiment rien à ce qu’il a entrepris de juger. Le propre de la critique serait précisément de faire le contraire.

L’expression de plus en plus générale ennoblit le discours aux yeux du lecteur. Mais l’évolution de la littérature, depuis deux ou trois siècles au moins, a consisté à faire passer l’expression du plus général au plus particulier. Et il est évident que c’est à caractériser le plus singulièrement possible qu’il y a le plus de difficulté. Secouer la dure obligation de préciser, et gagner les régions nébuleuses, satisfait l’âme idéaliste, mais déçoit et exaspère un esprit analytique, et même un esprit d’enfant.

Si Chateaubriand, voulant signifier qu’il se trouvait à Londres, dit: «Quand j’étais au delà des mers», il m’est insupportable, malgré l’euphonie de sa phrase. Et s’il veut dire qu’il était pauvre, et écrit: «Alors que je n’avais pour table à écrire que la pierre de mon tombeau», il me fait rire.

Nous sommes toujours préoccupés de perdre notre jeunesse. Mais le bien le plus précieux que nous ayons possédé, c’est l’enfance: et elle est toujours perdue. L’enfant est bien supérieur au jeune homme; et malgré l’appareil de nivellement dont l’éducation le fait souffrir, il a plus de bonheur que l’on en a à un autre âge, parce que son activité spirituelle est plus grande et parce qu’il peut imaginer. Et puis, quoique enchaîné, il est libre, il est la seule créature libre.

La jeunesse? Mais elle est déjà possédée par l’instinct grégaire, elle n’aspire qu’à suivre les bergers, bons ou mauvais. L’enfant, lui, jouit de cette courte période de la vie humaine durant laquelle chacun peut impunément créer le monde à sa guise. D’un tabouret de cuisine, il fait un trône, un lac, le continent africain ou une plate-forme pour «berthas»; et ces valeurs, entre enfants, ont cours comme les billets de la Banque de France. L’enfant est roi et il est dieu. Je m’incline devant sa majesté, et j’ai pitié des grandes personnes qui, toutes, pleurent leur jeunesse assez généralement niaise, et non les quelques années où elles eurent du génie.