Le sceptique, c’est l’homme attaché au système traditionnel. Il juge que le monde est incapable de trouver par lui-même son chemin, et que le mieux est de s’en rapporter à ceux qui l’ont déjà parcouru.
L’esprit fort, ennemi de toute tradition, est au contraire homme de foi: il a une confiance éperdue en des lumières qui n’ont pas encore fourni la preuve de leur efficacité.
Le goût passionné de la bonté peut parfaitement cohabiter chez certaines personnes avec une inconsciente cruauté. C’est qu’un être bon a besoin d’accomplir des actes de bonté; il n’en a jamais accompli assez; et pour exécuter un acte nouveau de bonté envers une personne, il en lésera dix autres avec la plus déconcertante désinvolture.
Le goût de la bonté est rarement éclairé; c’est un instinct, un besoin; il tend à s’exercer, simplement. Lorsqu’il a fixé son bénéficiaire, il se rapproche du sentiment de l’amour: il est exclusif comme lui, et redoutable.
Il n’y a rien de pire que ce qui s’approche du génie sans l’égaler. Le faux sentier, voisin du vrai, qui se dirige aussi, lui, vers le sommet sans y conduire: il faut le quitter à un moment donné, et pour le précipice.
La marche en montagne est peu faite pour l’homme. Si vous n’avez ni flair ni guide, restez donc dans la belle vallée.
Mais l’alpinisme spirituel est devenu à la mode comme l’autre. Ils ont un costume spécial, un piolet, un certain air pour escalader les cimes de la pensée. Tous s’enorgueillissent de vous dire qu’ils ont touché là-haut le néant, la nuit noire. Je souris en contemplant les bords ensoleillés de la mer.
Une femme veuve, d’un certain âge, me dit que ce qu’elle regrette le plus en son mari, c’est le compagnon, le seul être devant qui elle pouvait exprimer tout chauds ses sentiments, ses impressions ou ses idées contradictoires. Il n’y a point d’amis, me dit-elle, devant qui nous puissions faire cela, parce que devant même les plus intimes nous voulons conserver une certaine tenue de jugement, crainte de passer pour hurluberlus; mais le mari, c’est l’homme devant qui l’on ne se surveille pas, celui qui peut, sans dommage pour nous, hausser les épaules à ce que nous disons. Nos jugements un peu sérieux, nous ne les prononçons pas tout de suite; auparavant nous tâtonnons; nous nous essayons; nous griffonnons un brouillon; c’est cette page hâtive, incomplète, violente, injuste, ridicule, mais notre indispensable premier jet, qu’il s’agit de produire devant quelqu’un, non pour demander un avis, mais pour nous donner forme à nous-mêmes, ce que nous ne ferions pas devant un meuble.
Les œuvres vivantes et dépourvues d’enseignement direct, on leur reproche à tort de ne pas conclure. On conclut toujours. Le moindre fait divers suggère une conclusion morale. Mais elles sont le fait d’auteurs courtois qui vous font l’honneur de croire que vous êtes de taille à comprendre le sens des images.
Les conditions de la pensée humaine sont telles que celle-ci vient fatalement s’inscrire en des cadres schématiques imposés par l’hérédité ou par les influences du jeune âge, et au delà desquels chaque individu ou groupe d’individus ne conçoit qu’aberrations ou bien ne conçoit rien. Nous pensons tout selon un mode convenu et si sérieusement accepté, que nous ne doutons pas qu’il ne s’adapte exactement à la réalité des choses. S’il est trop évident qu’il ne s’y adapte pas, alors nous doutons des choses plutôt que de la valeur de notre encadrement.