Si vous voulez atteindre le Succès—j’entends le Succès de bon aloi—il convient d’édifier patiemment une œuvre inextricable ou obscure, mais parsemée de quelques pensées ou au besoin de mots qui puissent paraître suggérer des dessous profonds. On ne retiendra que ceux-ci, mais ils passeront de bouche en bouche; on dira que le reste est douteux, mais le reste sera interprété à la faveur des trois pensées ou des trois mots; et précisément parce qu’on ne les comprend pas, il se trouvera quelqu’un pour affirmer qu’il est sublime, et le mot de génie—que l’on refuse ordinairement à l’auteur d’une langue claire—sera prononcé.

Vous aurez des thuriféraires et des élèves; on commentera éperdument votre néant; on trouvera mille sens divers où vous n’en avez pas mis un.

Si vous aviez commis l’imprudence d’avoir une pensée nette, elle ne compterait jamais que pour une.

Parlez beaucoup de l’âme, et vous la créez ou la révélez. A force de dire qu’elle n’existe pas, vous l’étouffez en son germe: elle allait peut-être naître; qui sait?

Je me heurte le front contre les limites des êtres. On s’y fait des bosses. Tout à coup un esprit vous apparaît derrière le mur qu’il ne peut pas franchir. C’est faute d’avoir bien regardé tout d’abord. Nous pourrions nous épargner ces chocs.

A quelqu’un qui me dit: «Mais vous n’êtes plus le même avec moi, je vois bien qu’il y a quelque chose de changé...» j’ai envie de répondre: «Le mur m’a fait mal... j’allais, j’allais de l’avant, je croyais pouvoir aller toujours...»

Toutes les sciences ont leur chimère après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper. Mais elles attrapent en chemin d’autres connaissances utiles... La morale aussi a sa chimère. C’est le désintéressement. On n’y parviendra jamais; mais il est bon que l’on prétende y parvenir. Il faut en toutes choses que les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin s’ils croyaient n’arriver qu’où ils arriveront effectivement: il faut qu’ils aient à contempler un terme imaginaire et prestigieux.

Les critiques aiment beaucoup à dire qu’il n’y a jamais création. Là, on les sent sincères.

Il est à remarquer que l’Amitié fléchit un peu dans les sociétés où l’amour règne en maître. Dans les sociétés issues du christianisme, sinon chrétiennes, c’est-à-dire où la femme conserve son rôle de mère et de gardienne austère du foyer, les hommes cherchent un secours entre eux et y trouvent la précieuse, l’incomparable amitié. Dans les sociétés comme la nôtre où les amours sont faciles et où l’on vit sans cesse avec les femmes, où les femmes s’occupent de tout, ont toutes les prétentions et surtout celle de l’intelligence, l’homme, dupe des apparences, cherche l’amitié auprès d’elles, et l’y mélange à l’amour, ce qui fait un insoutenable compromis.

L’extrême sociabilité, telle qu’on la voit, par exemple, en France, n’est souvent que le résultat de l’impossibilité où sont les citoyens de se pouvoir entendre entre eux. Quand on ne peut faire parlote intime en un petit coin, on organise de grandes réceptions. Les ménages qui souffrent trop de dîner en vis-à-vis, ont tous les jours des convives. Plus on est nombreux, plus il est aisé de ne pas être du même avis. Il se crée alors une conversation et des relations qui sont de convention et de politesse, d’où tout sujet privé ou profond est exclu, où chacun s’accoutume à parler une langue commune, mais qui n’est jamais sienne ni très importante, et à quoi—ce qui est merveilleux—on finit par trouver du plaisir. Il en résulte la formation d’une opinion et même d’opinions qui sont officiellement celles de ce peuple, et qui cependant ne sont celles d’aucun des individus qui le composent.