Lorsque l’on fait à quelqu’un un succès, il est tel que nous sommes obligés de croire que ce n’est point l’œuvre qu’on loue, ni même l’homme, mais que le public et ses guides sont atteints d’une sorte de besoin physique d’admirer, de sorte qu’ils admireraient tout aussi bien autre chose si autre chose s’était présenté au moment où leur boulimie atteignait l’état aigu.

Les opinions favorables que l’on émet sur une œuvre à succès égalent en ineptie et en injustice les opprobres dont on l’eût aussi bien chargée. Les gens les plus inintelligents deviennent inventifs. C’est dire que, sitôt qu’il y a succès, tout jugement est suspendu et que la passion s’en donne à cœur joie.

Les hommes de nos jours sont tellement accoutumés à rencontrer la fiction vide de toute espèce de sens, qu’il suffit qu’une pensée, même séduisante, soit enveloppée d’images pour qu’elle passe inaperçue.

On pouvait jadis exprimer ses idées, ses remarques, ses conceptions morales au moyen de fables et de romans. Nul ne lit un roman aujourd’hui avec l’idée que c’est là précisément la forme la plus naturelle que l’homme ait trouvée pour exprimer sa pensée.

Tout le monde parle de ses impressions, de ses sensations; personne n’en a. On n’a que des opinions.

Si je dis: «J’aime mieux l’art que la nature» cela fait bondir un auditoire ordinaire; mais pourtant cela signifie tout simplement que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit du génie, au fruit du pommier.

Lamartine a fait inscrire sur son tombeau cette devise: Speravit anima mea. C’est tout lui; mais c’est aussi le plus grand, le plus bel enseignement humain; c’est le secret de la vie, qui ne se tient que par l’espérance. Mais, dans le langage lamartinien, cela signifie quelque chose de plus qu’une espérance, cela signifie ce génie ailé et divin qui l’anima toujours, qui n’anima dans son siècle presque personne à l’égal de lui. Dans ce Speravit passe un ange dont on entend le bruit de l’aile. Cela n’est pas la croyance dogmatique, mais c’est l’affirmation du divin, de l’avenir de la terre, de la durée, sans quoi toute vie n’a que faire d’être vécue; c’est encore la projection de soi en avant de soi-même, et en montant; c’est le geste instinctif du génie visionnaire; c’est l’affirmation de l’esprit, de sa suprématie.

L’écrivain doit-il être le porte-parole de la Société ou doit-il être lui-même, seulement lui-même et en dépit de tout?

Si son œuvre n’est que l’expression de la Société, il se borne au rôle de peintre fidèle ou d’historien. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet, il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la Société, qui, par définition, le dépasse et lui en impose; il risque de la rendre de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la Société; il n’est plus qu’au service d’une maîtresse; il ne vaut que ce qu’elle vaut; il perd sa vision personnelle; il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire un écrivain de premier ordre?