Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître impose, et bientôt se pique de voir comme lui, chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.

Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses; le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.

L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous, en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui doit le donner.

J’ai une aversion insurmontable pour les gens dits «d’un certain âge» dès qu’ils sont «cristallisés». Leur jugement est assis, une fois pour toutes; ils ne croient pas pouvoir se tromper; ils n’examinent plus. Ils me donnent le frisson que j’éprouve infailliblement en voyant les juges à l’issue de l’audience se retirer souriants et le teint rose, après «la chose jugée»...

Tout évolue, tout se renouvelle; le monde est une surprise continue; il se peut que l’heure qui vient, m’apporte une lumière que je ne soupçonnais pas; comment affirmer qu’il ne se produira rien de nouveau?

C’est une sérénité que la nature, indifférente au vrai comme au juste, produit, sans doute afin de prolonger la vie; mais parmi la vie qui se meut et se fait à chaque instant, comme une chair, ces gens-là sont comme une masse cancéreuse, immobile et qui engendre la mort autour d’elle.

Tous ces jeunes de vingt ans à peine, et qui me disent avoir absolument besoin d’étreindre quelque chose de fixe et de s’arrêter à un dogme, ne sont-ce pas des cristallisés précoces qui, à peine entrés dans la carrière, déclarent: nous nous arrêtons!

On n’admet rien qui soit nouveau. Quel pesant rabâchage doivent être ces vies dépourvues d’imagination et de curiosité, béates dans l’inertie, affadies par l’ingestion constante des mêmes mets, et où le monde apparaît comme des chevaux de bois toujours présentant les mêmes figures et toujours faisant entendre la même rengaine aux passants stupides.

On s’étonnait de la tristesse d’un très riche amateur et collectionneur d’œuvres d’art.

Je me demande si le goût, la connaissance éclairée et la possession des objets d’art peut causer à celui qui ne les crée point une véritable et durable joie. Il n’y a pas de véritable ni de durable joie hors de notre activité. On m’entend, j’espère. Les choses extérieures donnent de superbes et de vifs plaisirs; j’admets qu’on aille jusqu’à ne pas se lasser de la contemplation d’une belle chose; mais la véritable joie ne peut provenir que de nous-mêmes; elle est un jaillissement qui s’épand sur les choses, mais qui ne saurait provenir uniquement d’elle; elle n’est que dans la création. Aimer même, c’est moins subir le charme d’un être que le créer. L’amour est tout imagination, illusion. L’œuvre d’art n’est pas la beauté aux pieds de qui nous sommes à genoux, mais le poème que nous composons à l’occasion de telle forme. Il n’y a de plaisir profond, à la lecture, que celui qui consiste à collaborer; le livre qui ne provoque point de notre part quelque effort créateur nous laisse froid. C’est pourquoi tant de gens s’ennuient. L’ennui est signe d’impuissance. De là aussi les erreurs singulières de jugement chez les hommes qui semblent les plus aptes à juger: en jugeant, ils créent; en créant, ils s’enthousiasment, ils atteignent au plaisir souverain; mais ils s’évadent hors de l’objet qui leur est soumis. Ils jugent plus loin, plus haut, ailleurs. Ils se trompent par excès de facultés créatrices. Et, hélas! le jugement de ceux qui ne sont pas capables d’imaginer ou de créer à propos d’une œuvre, est toujours insuffisant! C’est ainsi que nous rejoindrons, au moins au figuré, François d’Assise: la véritable joie est dans le dénuement absolu. Nous sommes poussés alors violemment à tirer tout notre contentement de nous-mêmes.