Je racontais à Mᵐᵉ X..., qui est éblouie par le grand monde, ma visite à Faguet et combien j’ai été ému en trouvant sur le palier d’un cinquième étage, dans un escalier sans tapis, cet homme vêtu, comme un pouilleux qui sort de l’hôpital, d’un pardessus usé, coiffé d’un misérable chapeau mou, sorte de calotte ou de chapel tel qu’on en imagine à un écolier du temps du Collège de Beauvais; et tout cet homme fondu, déprimé, abîmé par la maladie, tout ce visage jadis replet, puis bouffi, aujourd’hui réduit comme un pruneau bouilli, où errent de rares poils gris désordonnés et lamentables, et où ne demeurent que des yeux bleus, clairs et phosphorescents: un spectre, une survivance, un cerveau qui dure dans une chair détruite. Cet homme qui, toute sa vie, n’a fait que travailler, que travailler dans un taudis où il n’y a même pas une cuisine, descendait à six heures avec un petit chien pour faire quelques pas dans la triste rue Monge, ou pour aller dîner dans une gargote, avec des étudiants ou des cochers. «Cela m’émeut, disais-je, comme les décors somptueux, les larbins, les hôtels des duchesses vous troublent, vous éblouissent, vous. On me croit aristocrate, et je ne suis sensible qu’au spectre de l’homme intelligent et dépouillé.»—«Poète, me dit-elle, Faguet est plus riche que vous!»—«C’est possible! et peut-être a-t-il le goût de la sordidité. Mais, snobisme pour snobisme, c’est la vue de cet état de dénuement qui déclenche en moi la sympathie ou l’émotion, tandis que l’opulence, quand elle n’est pas traduite à mes yeux par un goût extrême ou quand elle ne s’accompagne pas de l’idée d’une supériorité morale, ne me donne qu’envie de rire ou de hausser les épaules.»
En lui disant: «J’ai en vous une confiance absolue...» pourquoi ai-je détourné soudain les yeux, gêné, et ai-je pensé que certainement il me trahissait?
L’homme vrai, celui qui se cache et sous l’attitude mondaine et sous l’œuvre de l’écrivain, on le découvre pourvu que l’on vienne à être témoin de sa distraction préférée; il est trahi par le moment où on le voit tout à fait heureux.
On a beau faire, toujours et partout la question morale intervient.
Il y a de tout temps des artistes; mais ils ne sont pas forcément où on les croit. Il ne suffit pas de se dire artiste, de s’enrôler dans la bande dite des artistes, d’en adopter le costume, le langage ni même l’état d’esprit, pour être artiste. Le monde des artistes regorge de faux artistes, les faux artistes ne sont que dans le monde artiste; en revanche, il y a des artistes parmi le monde le plus bourgeois, comme il y a des intellectuels, voire même les plus intelligents des hommes, hors du monde où l’on fait profession d’être intelligent. Les barrières sont tout à fait conventionnelles; elles constituent un classement artificiel à l’usage du commun incapable de discerner les valeurs et qui copie consciencieusement les étiquettes, comme un bon provincial prend des notes en parcourant les boxes à l’Exposition.
L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est tout. Il y a l’information de l’imagination comme il y a l’émotion de l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions. La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et commence à s’animer, l’art commence.
Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion, joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer, la plupart du temps, sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie bienfaisante.
Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très commun, ni tout à fait rare; mais les causes de mon émotion, si l’on y prend garde, quelles chétives choses, quelles misères, quels infiniment petits!
Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.
Il s’agit d’une émotion de beauté.