Nous avons abandonné la morale absolue qui avait formé chez l’homme une conscience, une sorte d’habitude de descendre au fond de soi et d’y trouver le soutien fondamental de notre personnalité. Ce n’était pas seulement l’œil de Dieu; cet œil de Dieu projetait une puissante lumière sur nos facultés, sur nos ressources, sur nos instincts d’opposition comme sur les tendances que nous avions à nous conformer à cet idéal. Par cet examen et par cette lumière nous nous connaissions, et nous étions initiés aux plaisirs mystiques de nous réaliser envers et contre tous, de nous réaliser même contre nous-mêmes, car il se peut que nos intérêts immédiats ou lointains aient à souffrir de cet acte voluptueux et ineffable qui consiste à faire ce qu’on croit supérieur à tout, même à soi. Exaltation du moi par le sacrifice du moi.

Ceci est remplacé par quoi? Par une morale d’homme d’affaires: chacun se demande après un examen attentif de la Société où il est appelé à vivre: «Qu’est-ce qu’un homme dans ma situation peut faire sans se déconsidérer ou se nuire en quelque manière? Jusqu’où un homme peut-il aller sans risque grave? Qu’est-ce qui est admis dans la Société où je vis? et qu’est-ce qui ne l’est pas? Tout ce qui est admis je peux le faire. Un tel a fait ceci; il a tenu tête et il réussit; donc ceci est possible.» Morale opportuniste; tâtonnement d’insecte; morale du chien qui en prend jusqu’au fouet, exclusivement. Dégradation, ravalement de l’homme. Mais, par-dessus tout, perte certaine de la personnalité dans un laps de temps relativement court: l’homme nouveau n’agissant qu’en fonction de la Société, tendant à se niveler en masse selon un modèle d’usage commun, courant et commode, il est désormais incapable des héroïques résistances à l’opinion universelle, des audaces isolées, imprudentes ou dangereuses où l’on s’élançait en vertu d’un commandement intérieur et pour un plaisir de caractère sacré, dont le nom n’a plus de place dans la langue des hommes. C’était le plaisir incomparable, non du héros qui espère réussir, mais de celui qui, d’avance, sait qu’il sera brisé.

Ils ont tous à la bouche cette expression: «Je ne veux pas être un vaincu.»—N’être pas un vaincu, c’est réussir selon l’opinion commune. Mais être un vainqueur pour nous, c’est souvent être terrassé par les barbares, pour un principe ou une idée que notre perte individuelle doit servir.

Ni la gloire ni la popularité ne se maintiennent chez un homme qui n’a en vue que sa situation personnelle; il faut qu’il pense plus largement ou agisse hors de lui. Le monde ne se prosterne pas devant une idole par amour de l’idole, mais par amour de soi. Le véritable grand homme est celui qui a travaillé pour une idée qui le dépasse lui-même et dont la foule, inconsciemment, sent le caractère d’universalité.

Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X. disait tantôt à propos de certains auteurs contemporains qu’il louait d’avoir renoncé à ce qu’il appelle «le romanesque» pour se consacrer à l’étude directe de la réalité, en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B. d’avoir écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C. d’avoir écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance, de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction, pour se borner à rendre avec précision les faits.

Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.

Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier, qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les idées, comme les impressions mêmes et comme les mots d’une façon caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part même du génie littéraire.

Ce qu’on dit à propos de la morale, on le doit aussi bien entendre de la valeur des idées. Personne ne se préoccupe plus de la valeur intrinsèque d’une idée, d’une esthétique, d’une œuvre, mais de l’assentiment qu’elles obtiennent d’un nombre d’individus suffisant pour constituer une sorte de majorité. Ainsi, partout, en morale comme en spéculation, comme en politique, c’est le nombre qui règne et ce sont ses besoins ou ses caprices qui règlent la valeur. Sur toutes choses, celui qui fait métier de penseur, consulte les gens avant de savoir que penser: le directeur d’un journal consulte son public—qu’il devrait instruire; le romancier, l’auteur dramatique consultent leur public—à qui ils devraient imposer leurs conceptions; de même que le boutiquier pour demeurer honnête, et faisant son examen de conscience morale, mesure le degré de sa probité aux espaces qu’il a pu franchir impunément entre les divers règlements de police.

Je me souviens qu’un des plus intimes ravissements de ma vie m’a été donné à vingt ans par l’Angelico du Couvent de Saint-Marc. Plus que l’auteur de l’Imitation, Fra Giovanni a contenté en moi cet incompréhensible désir d’un amour sublime qui m’est tombé d’en haut quand j’étais tout enfant, dans une misérable ruelle de Beaumont, un jour que je montais en cabriolet à côté de mon père, à la seule vue d’une branche d’acacia fleuri. O mes promenades de jeune homme dans les cellules enfiévrées du vieux couvent des Bénédictins! stations, méditations, indicible joie, je n’ose dire «pleurs de joie!» devant l’Annonciation et la Descente de Jésus aux limbes!