Retour, à midi, dans cette petite salle du Chapitre où je n’ai jamais pu garder mon chapeau sur ma tête devant ce Christ en croix qui contemple les vingt saints pieusement agenouillés, en ayant l’air de penser que rien que ceux-là valaient déjà la peine qu’il mourût, ce Christ qui sur la croix semble plutôt reposer que souffrir, tant le bon peintre avait de répugnance à le figurer autrement que libéré des misères humaines!
Après tant de temps écoulé, après un si grand bouleversement dans tout mon être, que mon visage s’est retourné, et que c’est en arrière et non plus en avant que je regarde à présent, je retrouve mon émotion de vingt ans devant la Déposition de croix du même Angelico, à l’Académie des Beaux-Arts.
Divin, oh! il faut le reconnaître, Jésus fut divin au moins une fois, c’est quand il inspira l’amour sans nom humain, de ce moine de Fiesole. C’est Fra Giovanni qui possède toute l’innocente sainteté, toute la suave pureté que souhaita l’idéal chrétien, et toute cette «charité» dont le tendre nom, plein de chastes baisers, devrait être donné à tout amour qui dépasse l’égoïste frénésie des sens. Franchement, je me méfie des transports de Thérèse d’Avila, et les fleurettes de François d’Assise me refusent obstinément leur parfum: le plus pur génie du Christianisme—la douce simplicité énamourée de l’Evangile—c’est dans l’Angelico qu’il m’apparaît. La couleur de l’Angelico est un miracle; elle m’attendrit; elle me fond; c’est une eau de baptême qui me lave; j’ai envie de sourire comme un petit enfant; je sens qu’elle efface mes péchés. Les bleus candides de ce ciel, les rouges charmants et le vert vieilli de la tunique de l’homme qui d’en haut soutient le corps de Jésus! et la naïve chair du Crucifié!
Ce Crucifié, âme du chef-d’œuvre, ce n’est pas en l’amenant en avant, ce n’est pas en l’éclairant plus que les autres personnages, ce n’est pas par le prestige d’une auréole d’or ni d’aucun signe particulier, que le génial pinceau en a fait le centre d’une des plus fortes compositions qu’ait conçues un artiste, c’est en faisant de lui l’objet unique de la préoccupation, de la tendresse et de la douleur de tous. L’unité n’est pas dans les corps. Il ne s’agit pas de faire, à la Raphaël, ou même à la Titien, à la Véronèse, à la Rubens, une cohésion harmonieuse de mouvements, l’unité est dans les âmes; chacune d’elles pense plus qu’elle n’agit, chacune souffre, chacune aime, chacune pleure, et pour la même cause.
Voyez ces visages! ceux qui ne sont pas tournés vers Jésus parlent de lui, sont abîmés par la céleste tragédie accomplie. C’est un concert religieux, une fête de l’Adoration. Ce cher objet, ce corps de Jésus, tous ces gens venus là pour le descendre de la croix, ils osent à peine y toucher; ceux qui pourraient se rendre utiles à l’action et qui l’oublient à force de chagrin, concourent plus que les autres à en traduire la grandeur: leurs mains et leurs muscles défaillent de confusion respectueuse et d’amour! leurs esprits s’exaltent; je sens, j’entends tous ces cœurs qui battent pour une unique cause, pour l’amour de ce Dieu mort d’amour. Ce n’est qu’ici que j’ai vu, vraiment, le corps de Jésus descendre de la Croix.
Sobriété, simplicité, humble soumission à une idée dominante, à une noble idée, à une seule idée: précepte éternel de tout art.
A côté de l’Angelico se trouve aujourd’hui, sur un chevalet la merveilleuse Adoration des Mages de Gentile. Sans doute, cela est meilleur, il y a là un dessin plus correct; il y a là une abondance, un sens du décor, un mouvement de personnages, une des premières divinations du rôle purement ornemental de la peinture, et aussi d’indication, déjà, de ce qu’un art peut perdre par le goût trop vif du perfectionnement de ses moyens. Des chevaux, des éléphants, des singes, un attrayant paysage, un cortège charmé de soi-même, des costumes somptueux couverts d’éclatants joyaux; des visages variés, animés, aimables, qui causent, qui rient, qui s’admirent, qui se complimentent; une foule heureuse de son propre nombre, flattée des incommodités mêmes d’un exceptionnel rendez-vous. La crèche est là, sans doute; c’est bien là le Messie, le Sauveur du Monde qui reçoit les hommages des Rois; mais comme on sait que l’événement divin n’est qu’un prétexte à la promenade d’un si beau monde! Pour combien d’autres raisons fussent-ils sortis de même, non moins chamarrés, non moins aises de prendre de l’air, d’exhiber de beaux habits, de cavalcader avec élégance! Que tout cela est joli, que je l’aime donc! De quelles délices légères un tel tableau est-il la promesse ou le symbole! Vie de relations, parures, parfums, sourires, jeux de l’esprit, joliesses du langage, amours aisées et non pas cruelles, souci charmant de toujours plaire, compromissions gracieuses, diminution bénévole de soi-même en faveur d’un groupe choisi, renoncement aux âpres plaisirs de pousser sa cime libre et haute ou d’étaler ses encombrantes ou sauvages ramures, en faveur de la douce sécurité que donne le consentement à la taille commune, et l’urbanité à tout prix qui d’ordinaire écarte les orages de l’âme. Oh! qu’il me plaît de voir cette conception du gentil peintre de Fabriano côte à côte avec celle du religieux passionné de Fiesole! La vie méditative, solitaire, ardente et profonde, à côté du déploiement d’une société polie; le culte intime, un peu secret et jaloux, à côté des cérémonies renouvelées du paganisme ornemental, qui tiennent l’homme suspendu au prestige d’un rite symbolique, d’un décor ou d’un chant.
Pour moi, je sais bien de quel côté je me range, mais avec quelle complaisance je comprends que l’on s’attarde de celui-ci!...
Le plus beau des Botticelli c’est l’Annonciation qui est dans la petite salle des Maîtres anciens, aux Offices, en face d’une autre Annonciation de Léonard. Les subtilités affectées qui me rendent Botticelli insupportable à peu près partout, ont dépouillé ici leur maniérisme mondain pour se prêter à traduire, avec une finesse qu’aucun autre n’a égalée, la plus délicate scène de la légende chrétienne. L’attitude de l’Ange est plus belle que dans le Léonard d’en face, et ce n’est plus ici la naïveté souriante, candide, ineffable de l’Angelico: l’Ange est sérieux; tout en lui est grave, on le sent pénétré de la grandeur de sa mission; c’est un être céleste conscient de Dieu et des hommes, et en même temps, qui est saisi de respect à l’approche de la jeune femme choisie pour accomplir le rapprochement inouï, l’inconcevable merveille, la fusion de la créature avec l’infini. Il vient d’aborder la Vierge; elle en est toute tremblante encore; cependant il a déjà prononcé le mot, et elle l’a compris. Elle est surprise, elle est confondue; elle voudrait que le moment qui vient de s’écouler n’eût jamais été; sa taille s’est renversée en arrière, ses mains font le geste d’éloigner s’il se peut encore la parole à laquelle on ne résiste pas; elle est sur le point de pleurer. Le silence de l’Ange, doublement respectueux et de l’ordre du Maître et de l’ébranlement qu’il vient de causer, l’épouvante; l’honneur et l’acceptation résignée quand même, chez la Vierge, suscitent un tragique divin, sublime et délicat, comme l’Antiquité n’en a pas connu, comme aucune œuvre humaine ne m’en a évoqué. Entre l’Ange et la Vierge, dans l’espace nu, plus sûrement qu’en aucun livre sacré, plus clairement qu’en aucun symbole, j’entends, jusqu’au tremblement, la parole de Dieu.
Il n’y a pas chez l’Angelico que la candeur d’âme et que l’Amour de Dieu. Aussi bien, l’idéalisme le plus touchant n’est pas fait que de pureté et que d’aspiration vers en haut, il est fait d’humaine vérité exprimée sans recherche et presque sans y prendre garde. Un seul mot paysan ou populaire nous suggère mieux l’idée de la petitesse et de la grandeur de l’homme que le traité le plus savant ou que le plus merveilleux poème. Où l’Angelico surpasse l’altitude de son vol céleste, c’est lorsque, dans la peinture d’une scène sacrée, il introduit les expressions justes et bornées du visage humain, c’est-à-dire l’humble réalisme, de tous les moyens le plus efficace pour suggérer le sublime. C’est lorsque, voulant illustrer le miracle de la résurrection du Christ, il peint l’émoi divers des Saintes Femmes au Tombeau.—Une d’elles en croit à peine la parole de l’Ange qui affirme: «Il est ressuscité!», une seconde veut se rendre compte par elle-même; elle se penche au bord du sépulcre, une main sur ses yeux, en abat-jour, pour voir s’il est vraiment vide; une troisième, qui, elle, savait que l’événement devait arriver, sourit avec malignité; c’est celle qui pense, aujourd’hui encore, que les incrédules seront confondus. Une seule des femmes reçoit la nouvelle avec une foi pure, complète, tranquille comme un granit. Le mot «tragique» appliqué à une telle scène me paraîtrait bien faible: c’est la beauté, autrement robuste, de la Comédie humaine qui nous donne ici le frisson.—Et c’est lorsque, peignant la Présentation de Jésus au Temple, Fra Giovanni compose le visage du vieillard Siméon où se lit, en une écriture simple qui confondrait Le Vinci, tout le drame intime de l’homme en présence de la Révélation. L’Angelico n’a pas peint le vieillard enthousiaste du Magnificat; il a peint un homme d’âge, sérieux, plein de bon sens et d’expérience, et qui en sait long sur les affaires humaines, un homme à qui on n’en compte point. C’est donc là, vraiment, le Messie, qu’on lui présente! Le Messie, c’est ce bambin qu’il tient, ce bambin pareil à beaucoup et qui ne pèse pas plus que ses pareils. Que ce bambin soit le Messie, c’est entendu, le vieillard ne dit pas non, mais, tout de même, la chose est un peu forte; il fronce les sourcils, il considère l’enfant, il réfléchit; il se remémore les Livres Saints, on voit qu’il pense aussi aux impostures possibles, il transperce l’enfant d’un regard aigu, presque pénible pour les témoins. On a envie de lui dire: «Oh! Voyons, pouvez-vous douter? Mais considérez donc la sainteté de la mère!» En effet, à côté de ce vieillard sceptique, la foi de la Mère tendant ses deux bras tout droits, d’un élan sans pensée, vers son enfant divin, a toute la force de cette mystérieuse sympathie qui nous rend si aisément confiants en certains êtres, et de cet étonnant besoin, inné au cœur de l’homme, de croire, chevaleresquement, ce qui n’est pas prouvé.