Une douzaine de tours quadrangulaires, frustes, élimées par les siècles, sans couronnement, sans toiture, calcinées, déchiquetées, vestiges d’un âge révolu, chicots d’une mâchoire de centenaire. Les courbes de la route vous font jouer à cache-cache pendant trois kilomètres avec ces aspérités de la vieille ville recuite; on approche, on contourne de noires murailles, puis soudain vous voilà dans San Gimignano, lancé au galop des chevaux sur une de ces rampes dallées, et telles que l’on croit toujours n’en avoir jamais vu d’aussi raides.
Je suis resté longtemps à une fenêtre du Palais public, dans une salle où Dante est venu, dit-on, comme député de Florence, et devant une vue divisée par trois tours de taille inégale, mais d’un même ton de lichens roussis, et pomponnées de petites touffes d’une plante qui fleurit jaune au printemps et que l’on nomme violettes de Santa Fina. O les collines polies, qu’on voit à l’horizon! Là-bas c’est Florence, là-bas Volterra, là-bas Sienne où j’étais ce matin. Où ai-je vu pareille délicatesse de tous, pareille finesse de l’atmosphère? Ah! délicieux et subtils moments! minutes de cristal immaculé, les yeux charmés par de si doux objets anciens et par un horizon si délié; et l’âme toute ravie encore des deux Filippino Lippi qui sont exposés là!
Ce sont deux tondi qui se font pendant et composent à eux deux la scène de l’Annonciation, ce sujet incomparable, multiplié et toujours nouveau, où se mesure mieux que nulle part la qualité d’âme d’un peintre. J’en suis à me demander si cette Annonciation n’est pas plus belle que celle de Botticelli au Musée des Offices, pourtant si émue, Grand Dieu! et de quel divin amour! Ici le drame est plus simple, plus un: l’Ange est seulement très grave: il tient sa fleur dans la main gauche, et il lève le doigt de l’autre main; il ne parle pas; l’objet de la mission est trop grand: un ange n’est là que pour préparer la Vierge à la parole de Dieu; et c’est Dieu lui-même qui parle de plus haut, par le moyen d’un rayon d’or. La Vierge est comblée d’émotion, elle accepte presque avec joie, mais sa main, son bras sur sa poitrine disent son respect, sa confusion immenses.
C’est par de si délicates représentations de ce mystère, que je sens le mieux la beauté du christianisme et son génie, la grandeur de l’idée divine et la dignité que confère à l’homme l’ineffable mélange consenti.
Dans la cathédrale de San-Gimignano, j’ai vu un martyre de Saint Sébastien, de Benozzo Gozzoli, qui me confirme dans ma vieille opinion, à savoir que Gozzoli est le plus grand peintre de l’Italie. Il y a là aussi des fresques tout à fait primitives, jeunes, gauches, d’une maladresse touchante, mais d’une imagination abondante et limpide, c’est l’Ancien Testament de Taddeo di Bartolo. En face sont les fresques du Nouveau Testament du Barna, peintre siennois: si inhabiles qu’elles soient, elles contiennent une rare émotion dramatique, et par-dessus tout cette unité d’actions qui est la plus grande marque de la force d’âme et de la probité d’un artiste. Personne n’a le temps de s’amuser, dans ces véritables peintures religieuses, tous les personnages sont occupés du sujet; ils y prennent part avec passion, presque avec rage: c’est tout un peuple qui a l’air de savoir que l’Évangile sera composé de ses actes et qui, pour l’amour de Dieu, a hâte de les accomplir.
Mais la perle de San-Gimignano, c’est encore mon Gozzoli à Saint-Augustin. Il y a là un cortège qui me rappelle celui du Palais Riccardi et une mort de saint Augustin qui dépasse, à mon gré, les plus célèbres fresques, car outre l’harmonie des lignes, la beauté des attitudes, l’unité et la majesté de l’ensemble, il y a la sincérité, la simplicité et un certain air de vérité modeste et tranquille qui me paraît être la beauté même.
Un petit guide m’a conduit sur les tours des remparts; il a réveillé pour moi le vieux «custode» qui dormait; le vieux custode m’a ouvert une porte quatre ou cinq fois séculaire et toute bardée de ferraille; je me suis trouvé dans une petite cour vis-à-vis d’un porche croulant sous un lierre gigantesque; puis il m’a fait pénétrer dans un jardin clos de murs du XIIIᵉ siècle et où poussaient dans les plates-bandes ornées de buis, de l’herbe, des oignons et du blé; là j’ai penché la tête à la margelle d’une citerne antique; et le petit guide m’a donné à respirer une «herbe de senteur». Il faisait grand soleil et très chaud, un homme et une femme jardinaient, accroupis; ils se sont levés pour me souhaiter le bonjour; enfin je suis arrivé au bas d’un escalier étroit, aux marches rompues, et, entre le lierre et les lézards j’ai grimpé jusqu’à une plate-forme carrée d’où la vue s’étend, en un cercle parfait, sur la Toscane. Là se respire, en vérité, un air d’une qualité rare; et la vague d’art et d’histoire qui se soulève à l’horizon pour mourir à mes pieds, remue plus d’images et crache une écume plus belle que la mer.
⬛
25 juin 1895.
Je pense à tous les jardins que j’ai connus et à la volupté particulière qui m’est venue de chacun d’eux.