A Langeais—j’avais sept ou huit ans—l’ombre des marronniers roses, le sol nu sous ces feuillages trop épais, le mur de clôture crépi à la chaux et tout noirci. En face, la remise aux voitures qui me représentaient un peu de ma nostalgie d’alors: le déplacement, le voyage. Et, plus loin, la porte cochère dans laquelle s’ouvrait une petite porte; cela était l’endroit par où l’imprévu, l’inconnu pouvait venir. Je regardais toujours cette porte sur la rue; que n’ai-je pas espéré! qui n’ai-je pas attendu par là!
A Courance, le massif d’arbres verts, que l’on a détruit depuis longtemps. Il renfermait un plant d’asperges et mon jardin particulier, espace de deux mètres sur trois, obtenu à la suite de longues et difficiles discussions. Mais, au delà du petit cours d’eau presque toujours à sec, le potager, sa pompe fixée sur un lourd pilier de pierres qu’une touffe énorme de chèvrefeuille jaunissait; les grands arrosoirs trop lourds, la planche humide, gluante, où ils recevaient l’eau par un «raccord» de fer-blanc inséré dans le tuyau de fonte; les petits «timbres» réservés aux abeilles, sortes d’épaisses et lourdes assiettes de pierre dure hérissée de quatre oreilles grossières par quoi on soulevait ces vasques étranges. Les abeilles, par centaines, venaient tomber là comme des balles dorées, puis se faisaient plus légères en se promenant au bord de l’eau; elles s’inclinaient, accrochées à la paroi moussue, ayant la taille si fine qu’elles paraissaient coupées en deux, et leur tête lourde effleurait la surface de l’eau. Cela sentait une odeur de poireau ou d’oignon, de lilas, au printemps, quand ce n’était pas de cantharides.
Le jardin, le potager plutôt me revient continuellement à la mémoire; j’en repousse l’image lorsque j’ai à décrire une maison de campagne, parce que c’est lui toujours que je ferais revivre. C’est cet enclos qui obsède mes souvenirs d’enfance.
Mais c’est le jardin du Luxembourg qui est le décor obligatoire de l’autre partie de ma vie.
De ma vie, ce Luxembourg a déjà contenu dix ans; et les années de métamorphose. C’est sur la terrasse des Reines que j’ai réellement débarqué de ma province. Toute mon enfance, j’avais vécu au jardin. Ici, j’ai continué. J’y venais le matin; j’y passais les plus belles heures de l’après-midi. Si j’ai manqué beaucoup de cours, c’était moins pour faire des folies que pour venir là, là où j’étais dehors, là où je «prenais l’air» comme on me l’avait tant recommandé, et là où j’ai contracté le goût des longs bavardages. C’est là encore que j’ai cultivé cette rêverie devant les hommes qui passent, que j’entends passer et qui semblent là jouer pour moi la comédie. A l’ombre des aubépines ou des lauriers, adossé ou accoudé à la balustrade, quand j’étais seul, que d’histoires, que de petits drames j’ai vu se former, se nouer, se dénouer sur ce gravier pénible aux pieds et sous ces arbres à musique militaire!
Un jour j’ai arpenté d’un pas vainqueur ce même gravier en me disant: «Je ne reconnais rien; personne ne peut me reconnaître...» C’était au retour d’une période de vacances où j’étais tombé pour la première fois sérieusement amoureux.
D’ailleurs, pour la seule joie des yeux, pour le simple plaisir d’une belle heure qui s’écoule, ce Luxembourg est incomparable. En ce moment je m’y baigne la vue fatiguée de musées et de lectures, sur la grise douceur des tours de Saint-Sulpice, sur le vert enfoui des grands platanes du groupe Delacroix, sur le nuage attendri de l’eau qui s’élève, en poussière multicolore, des tuyaux d’arrosage. Des géraniums, points écarlates, avivent cette belle mollesse, et l’or du soleil baissant sur les marronniers déjà roux enferme le tout dans un cadre vieilli. Des fluidités à la Corot dans tous ces arbres de la terrasse opposée. Quant au Palais, je ne sais pourquoi, il est pour moi chose morte; je ne le vois jamais; je viens de m’apercevoir que je ne l’ai jamais regardé.
L’autre jour, entre les gaufres et le kiosque à musique, j’ai vu Maurice Barrès, à califourchon sur une chaise. Il a regardé dix minutes le soleil couchant. Pas une fois il n’a regardé quelqu’un. Il était coiffé d’un canotier et vêtu de gris clair. Quelle belle tête il a! Mais on l’aurait cru là un hôte de passage, descendu d’une planète étrangère. Je crois qu’il n’a pas vu le Luxembourg: il était venu pour le soleil.
23 avril 1901.
Ma première visite avec ma femme, je l’ai faite à la maison des Goncourt, à Auteuil. Nous l’avons cherchée dimanche dernier, après-midi, par un beau temps. Les affiches nous l’ont désignée extérieurement.