Nous avons vu Pélagie. En entrant, on remarque tout de suite, sur un de ces murs qui portent tant d’exquises merveilles, un énorme chromo représentant une femme souriante qui montre de belles dents, et, en face, au pied de l’escalier, deux morceaux de jambons pendus à un clou par une ficelle. Ce sont des morceaux de jambon auxquels on s’approvisionne chaque jour. On y coupe à même, comme à la campagne. Le jambon, ce chromo, et la malpropreté sordide de tous les objets laissés à la disposition de Pélagie, c’est tout ce qui demeure de remarquable dans cette célèbre maison. Si. Nous avons vu, à la place de l’ancienne table de toilette d’Edmond de Goncourt, la toilette en cristal d’Allemagne qui a été attribuée à Pélagie, et qui a fait envie à Alice[M]. Tout le reste de ces murs est désolant. De l’andrinople déchirée par les clous, salie par la poussière. Des rayons de bibliothèque un peu partout, jusque dans la salle de bains. Et dans ce grenier désolé, malgré tout je n’ai pu retenir un frisson, en pensant à toutes les voix qui ont retenti entre ces murs étroits: la voix charmante de Daudet que j’ai entendue, la grande voix de Flaubert que je crois avoir entendue, celle de Goncourt que je n’imagine même pas, car je ne vois plus chez lui que l’œil, caressant un objet matériel, et la main signifiant l’impression qu’il en reçoit.

29 avril 1901.

Ma pauvre petite femme est couchée dans cette chambre hier si gaie, si charmante, et si pleine de mon nouveau bonheur. De cette chambre, on a bouché les vitres avec des morceaux de papier d’emballage, et caché les clairs rideaux de mousseline blanche à dessins bleus avec de grands voiles d’andrinople. Un paravent intercepte encore le jour des deux chambres voisines. Et dans cette nuit, on aperçoit le visage de plâtre, la petite figure de pierrot de ma pauvre chérie, qui souffre la privation de la lumière de mai, et qui, sous son petit front, appréhende de demeurer sa vie entière défigurée! Pauvre enfant, si heureuse d’éprouver et d’orner sa jeunesse, subira-t-elle ce supplice? Et tout au fond de l’angoisse que je sens dans son cœur, surgit la crainte d’être moins aimée de moi. Comment lui dire que je l’en aimerais davantage? ou plutôt, comment le lui faire croire? Pour une femme, il n’y a pas d’épreuve plus terrible, et je vois bien que cela seul l’affecte dans sa maladie. Elle eût bien courageusement affronté la mort, mais elle fléchit devant la perspective d’être laide. O mon Dieu! prenez-nous en pitié! De ma vie, je ne me suis senti si profondément malheureux.

24 mars 1902.

Je réfléchissais au besoin que j’ai, quand je suis seul témoin de quelque chose, ou seul à contempler un paysage, de mentir un peu, soit en exagérant le charme que j’éprouve, soit en forçant mon mécontentement. Mais toute ma littérature, et il faudrait dire toute la littérature, vient de là. Ce n’est pas travestir la vérité, c’est trouver la raison suffisante à parler de cette vérité. Car énoncer simplement ce qui est, quelle misère! Mais si je suis enthousiaste ou haineux, à la bonne heure!

En face de quelqu’un, je ne suis plus à l’aise. Un témoin me coupe les ailes. Je n’ose mentir devant lui. Et je pense sans cesse à ce que je lui eusse dit plus tard, en le rencontrant, des choses que nous avons vues ensemble et que nous avons tous deux jugées ordinaires, mais que j’aurais transformées. C’est pourquoi je n’ai jamais d’exaltation en compagnie. Je ne suis poète que dans la solitude.

Août 1903.

Commencer mon roman par la rentrée à Paris en octobre. Se rappeler la volupté incomparable d’errer dans Paris pluvieux ou ensoleillé de cette époque, et l’heure où s’allument les lumières, etc. Déjà, dans l’esprit du héros, l’espoir immense et vague de trouver quelqu’un ou quelque chose à chaque tournant de rue, qui déterminera sa vie.

Dans mon roman, penser à l’amitié. Celui qui aime et celui qui est aimé[N].

Août 1903.