Les idées ne naissent pas (pour moi) spontanément, elles sont reliées entre elles; elles se développent comme une phrase musicale (le contrepoint si je ne me trompe) selon une logique. De là vient que l’on traverse des périodes vides, et que l’on est ramené à des périodes fécondes, soit par une conversation, soit par une lecture. La lecture me fournit des idées à côté, très différentes quelquefois de celles que je rencontre, mais qui ont reçu de ces dernières la chiquenaude qu’il fallait pour qu’elles fussent mises à jour.
28 septembre 1903.
Très beau temps. Nous sommes dans notre installation. Vie intelligente suspendue. Je ne m’occupe que de savoir l’effet d’un tapis, d’une portière. Mon imagination s’épuise à juger a priori d’une chaise à tel endroit, d’une bibliothèque à tel autre. Combien de jours de ma vie que je n’ai pas notés, et qui ont été consumés en préoccupations de cet ordre! Que d’installations déjà!
Comme je suis sans cesse troublé par les horreurs que nous apportent les échos de la politique odieuse qui sévit, comme je ne sens que trouble inexplicable toutes les fois que je veux m’en mêler, je voudrais adopter et pratiquer le précepte de Renan: «Noli me tangere, c’est tout ce qu’on peut demander à la démocratie.» La préoccupation sociale troublera mon œuvre, si je n’y mets pas bon ordre, et lui enlèvera le caractère d’aisance et de liberté que j’aurais tant aimé qu’elle eût.
2 octobre 1903.
Quand je suis tourmenté d’un roman, dans tout ce que je lis, dans tout spectacle auquel j’assiste, je saisis sans m’en apercevoir, avec une avidité de chasseur, tout ce qui peut avoir de près ou de loin un rapport avec ma chose, tout ce qui peut me mettre sur une voie, m’élancer. Beaucoup de choses ont cette vertu de m’élancer seulement. La musique, par exemple. C’est une sorte de nourriture; et l’on voit bien, dans ces moments-là, comment une œuvre s’exécute, comme un nid d’oiseaux, avec mille bribes, mais transformées et presque digérées, assimilées, rendues méconnaissables.
Dimanche, 4 octobre 1903.
Vent, pluie. Avons été déjeuner chez Foyot, puis à l’Odéon voir Résurrection de Tolstoï.
Il y a de bons le second acte: la délibération du jury, encore qu’un peu grossière, et le troisième acte (ou second acte après le prologue): la scène de la prison de femmes. Le prince voulant sauver la Maslowa et la trouvant complètement dénaturée par la vie de prostituée, cela est juste et fort. Le reste est rêvasserie. Comment admettre qu’une fille, tombée au dernier degré de l’abjection, en deux jours à peine soit déjà redevenue honnête et chaste parce qu’on a obtenu son transfert à l’infirmerie?
Et puis, qu’est-ce que ce rachat? qu’est-ce que cette entreprise? que nous chante-t-on avec ce devoir d’un homme de consacrer toute sa vie à une créature dont il a été, je le veux bien, la cause initiale du malheur? Il a été la cause. Mais la jeune fille n’était donc pour rien dans sa propre chute? L’a-t-il donc violée? Ne savait-elle pas qu’il était prince et qu’il ne réparerait pas en justes noces son mouvement de folie? Et une jeune fille qui se laisse prendre ainsi n’est-elle pas responsable? «Je veux m’en aller!» dit-elle; et comme il est plus doux de rester dans les bras du jeune homme, elle y reste. Mais lui est un séducteur, un être qui répand l’amour, un de ces fléaux chéris qui parcourent le monde et en sont une des forces. Elle manque de volonté, c’est une petite niaise qui devrait se souvenir des préceptes qu’on lui a certainement fournis. La coupable, c’est sa faiblesse, si coupable il y a. Et il faut qu’un homme qui a un rôle social à remplir, qui nous est présenté comme étant sur le point de fonder une famille, qui est aimé d’une jeune fille honorable, fasse le malheur de cette autre jeune fille qui vaut bien la première, pour racheter cette Maslowa? Il faut qu’il s’anéantisse, qu’il passe sa vie avec des condamnés, avec des nihilistes, etc., pour ressusciter une malheureuse prostituée?