Ce sentiment de la responsabilité que l’on inculque de nos jours un peu partout, est en train d’enlever à l’homme tout esprit d’initiative et d’entreprise. C’est un affaiblissement moral, ce n’est pas une beauté ni un progrès moral. Dans toute action, il y a une responsabilité à encourir: l’envisager d’avance, c’est renoncer à agir. Je n’oserais pas faire monter un couvreur sur ma maison, si je pensais au danger qu’il court et que je puis avoir une mort d’homme à me reprocher. Si cet homme meurt à mon service, dois-je aussi épouser sa veuve?
J’aime à penser à la belle désinvolture de nos pères vis-à-vis surtout des choses de l’amour. L’amour, en somme, n’est-il pas plutôt un bien? Et le fait de donner un enfant à une fille, malgré toute la misère qui en peut résulter, n’est-il pas encore un acte louable? C’est à considérer. Mais je suis frappé de ce que le dernier des misérables est encore attaché à la vie et la préfère au néant. Créer un être vivant, n’importe où, n’importe comment, n’est-ce pas bien agir? Et puis, l’amour est une puissance incontenable. Il doit être ainsi. L’endiguer, c’est lutter contre le soleil. Comme le soleil, il fait vivre.
Je suis sorti de ce drame l’âme noire comme la nuit. Que le diable emporte les Russes! Je relirai ce soir Brantôme.
10 octobre 1903.
Temps splendide.
Écrit, la matinée.
Jules Lemaître explique, timidement, ses opinions presque royalistes.
Sorti après-midi à pied. Agrément de l’avenue du Bois de Boulogne.
Lu Maison de Poupée. Toujours la même impression d’une chose étrangère, et même ennemie, que j’ai sans cesse ressentie en voyant jouer de l’Ibsen. Quelle nuit et quel ennui dans ces cervelles! Et comme c’est mal fait! Eh! mon Dieu, si c’était seulement bien fait, on comprendrait et on accepterait peut-être. Je ne vois pas d’opposition à admettre qu’une jeune femme se révolte d’avoir toujours été traitée en enfant, en poupée; à la rigueur qu’elle invoque ses droits à l’affranchissement, «à se rendre compte de tout par elle-même», à juger par elle-même de la valeur de la loi morale et de la religion! Mon Dieu, ce sont là des sottises que nous lisons ou voyons tous les jours. Mais encore faudrait-il que cela soit «la pièce», que cela fasse l’objet de quelque développement, de quelque discussion! Cela vient à la fin, comme des cheveux sur la soupe; on ne s’attend point à cela: nous avons perdu notre temps durant trois actes à nous occuper d’une affaire de faux qui n’a en réalité aucune importance, ni moralement, ni dramatiquement, puisque ce faux, commis par Nora, est très excusable et puisqu’il est presque aussitôt pardonné que connu. Il fallait être averti que Nora n’avait que les apparences d’une femme étourdie, d’«un petit oiseau chanteur,» or nous la croyons bien telle tout le temps, et pour ma part je persiste à croire qu’elle est même un peu toquée, du commencement où elle ment pour le plaisir, en faisant croire à Mᵐᵉ Linde qu’elle s’est procuré de l’argent par la galanterie, jusqu’à la fin où elle abandonne mari et enfant, du diable si je sais pourquoi!
Dimanche, 18 (octobre) 1903.