Pluie.

Sommes allés Concert Colonne. Symphonie fantastique et Neuvième symphonie, avec chœurs.

Ces concerts sont extrêmement fatigants. Cela commence à deux heures et quart et finit à cinq heures et quart sans que l’on ait seulement cinq minutes de répit. On a perdu complètement de vue le but de l’art qui est de vous donner un plaisir élevé, mais un plaisir. Tout prend de nos jours l’aspect «scientifique» et pédant. On ne va pas entendre de la musique pour son agrément, mais pour se documenter, pour apprendre. On devient très fort, et les compositeurs, entraînés par le mouvement, n’accomplissent plus que des tours de force. Il en est de même pour tous les arts: ce qui n’a point l’aspect scientifique est peu coté.

Dimanche, 6 décembre 1903.

Nous sommes allés en automobile faire visite aux M. à Saint-Cloud. Paysage d’hiver charmant dans le bois de Boulogne. Que le tapis de feuilles mortes est joli! C’est d’un cuivre violacé, d’une couleur très rare, et le dessin des arbres est si vigoureux et si beau, dépouillé.—Recherche du verger, dans la rue(?) de Buzenval à Saint-Cloud. De loin, par-dessus les enclos, les vergers, on distingue la maison simple, un peu anglaise, au toit rouge, bas, aux larges baies vitrées, à l’absence presque prétentieuse de toute prétention. L’intérieur est vraiment bien. Tout y est combiné pour un heureux effet et un plaisir discret des yeux. Un beau Cottet, un délicieux La Touche. Les maîtres de céans, hospitaliers et buveurs de thé, à l’anglaise, sont des bêcheurs forcenés des confrères en littérature—parce que nous ne parlons que littérature. Éreintement de P. A., éreintement de R. M. fonde une revue.

Visite au retour chez Hennique. Il me parle de son ennui à lire des monceaux de livres de jeunes, pour le prix Goncourt qui va être décerné ces jours-ci. Je l’oblige à en lire un de plus, celui de Villetard. Il ne devait pas y avoir de candidatures, mais il s’en produit, paraît-il, notamment celle de M..., et d’une façon des plus impératives. Et il arrivera qu’on donnera le prix à celui qui l’aura le plus audacieusement demandé. C’est dans l’ordre. C’est du réalisme.

Je dis à Hennique que je ne puis pas admirer Germinie Lacerteux. Pour moi, Germinie est une basse et inférieure réplique de Madame Bovary. C’est le même sujet: l’enlisement progressif d’une femme. Seulement Goncourt est parti de plus bas, et s’est enfoncé jusqu’à la limite de l’ignoble. Après cela, Zola partira de là pour s’embourber dans l’ordure, pour l’ordure. Seulement Madame Bovary est en même temps que l’histoire d’une femme qui s’enlise, la peinture accomplie d’un monde, de caractères variés, animés, typiques et impérissables. Seulement Madame Bovary est un cas simple, ordinaire, général, qui n’a pas été cherché, qui se présente au poète comme un coin de pays au peintre. Germinie, on a été la prendre, pour ne pas faire comme tout le monde, pour peindre quelque chose qui n’avait pas été peint. Et pour ne pas faire comme tout le monde, on l’a faite monotonément sombre, atroce, répugnante, outrageusement dégradée. C’est fait avec une honorable conscience, un travail soutenu, sérieux, ennuyeux comme la scie. Et il n’y a qu’un type, qu’une figure, mais on s’enorgueillit de l’avoir fouillée. Elle ne valait pas tant d’honneur. C’est une œuvre de parti pris, non une œuvre simple et spontanée, comme Madame Bovary. Et remarque-t-on que Madame Bovary est de 1857, et Germinie de 1862? On appelle Goncourt un initiateur (auj. même le Soleil 6 décembre par Léon Daudet).

Hennique préfère Germinie à la Bovary. Voilà l’esprit académique, ou sous-académique, qui fera louer sans cesse les fondateurs, Goncourt comme Richelieu.

30 janvier 1904.

Chez Bing, après-midi, voir la collection Gillot. Objets japonais. Merveilleuses boîtes de médecine ou petites trousses en laque d’or. Grandes boîtes écritoires avec paysages. Une superbe tête de femme ou vierge diadémée qui rappelle par la majesté sereine le plus bel art grec—avec quelque chose de plus: un recueillement douloureux un peu. Des poteries, des faïences dont les formes et les couleurs dénoncent l’imitation assez clandestine qu’en font nos modernes artistes. Tout l’art nouveau est dans cet art libre japonais. J’admire profondément cet art délicat et si intimement fondé sur la sensibilité et le sentiment de l’équilibre. Point de symétrie, comme dans le décor grec, romain, roman, gothique même ou de la Renaissance, mais un équilibre aux principes insaisissables et dont on ne peut que constater l’heureux résultat. Un arbre d’or jeté tout d’un côté d’une petite boîte et l’autre partie vide, toute noire: et ça tient, c’est composé. C’est un équilibre parfait. Leur sensibilité leur donne la divination du sens de la vie; leurs animaux sont chauds; on les sent respirer. Et quelle imagination appropriée—dans l’art tout est là—imagination purement pittoresque: des libellules au travers d’un champ d’herbes à demi foulées; des filets étendus sur des pieux; des motifs tirés des cristaux de neige, etc. Quels peignes délicats et légers que nos modernes stylistes ont copiés grossièrement! C’est l’art le plus près de nous, le plus touchant.