J’ai eu le plaisir de rencontrer au milieu de ces objets charmants cet artiste charmant qu’est Henri de Régnier. Nous avons reparcouru ensemble toutes ces merveilles. Je l’ai emmené au Café de la Paix. Avons causé jusqu’à six heures. Une aimable politesse le fait acquiescer à ce qu’on lui dit, de la voix, de la tête, et d’un geste à lui particulier des deux bras qui viennent simultanément en avant comme au-devant de votre opinion; et s’il fait des réserves, c’est avec retenue, mais il est ferme pour ce à quoi il tient. On devine qu’il y a un certain nombre de choses déterminées qu’il défendrait, mais il a une complaisance naturelle. Il cite assez régulièrement quelque anecdote narrée jadis par Mallarmé: c’est un culte fervent qu’il lui rend. Il a un tout petit monocle cerclé d’écaille et fiché dans l’orbite gauche si je ne me trompe, mais qui en tombe facilement. J’aime assez ses yeux qui ne tiennent pas à être expressifs, mais qui ont de la finesse et de la beauté. Il a une bouche et un menton singuliers: la bouche arquée en masque tragique, le menton fort et démesurément allongé; l’ensemble en est lourd et semble propre à prononcer ses périodes qui sont belles mais jamais légères.
Le soir, été aux «Variétés» voir une revue de Gavault. Images amusantes de Max Dearly en Delcassé, et en voyou parisien au parterre, en chauffeur d’une automobile faite de caisses d’emballage. Max Dearly a un physique, des mouvements, une mimique et une imagination très originaux et extrêmement amusants.
9 février 1904.
Banquet Edmund Gosse, chez Durand.—J’ai été invité à ce dîner par Edmund Gosse lui-même qui m’a fait un excellent article dans la Daily Chronicle. Je lui ai été présenté hier soir chez Édouard Rod, et il m’a fait un accueil charmant; je sens qu’il aime beaucoup mes livres.
Chez Durand, réunion un peu hétéroclite, bariolage amusant. Faguet préside, il a à sa gauche un éditeur anglais, à sa droite M. Gosse qui lui-même est assis à un mètre environ de Rodin. Il y a quatre personnes à cette table d’honneur immense. Puis on s’installe comme on peut. Nous sommes 37. Barrès est assis entre Marcel Prévost et un M. Gillet, gendre de Doumic. Barrès a un peu vieilli, quoiqu’il garde de loin l’aspect jeune qui semble faire partie de son attitude. Il a dans la chair des bouffissures, comme des parties meurtries de fruit trop tâté aux doigts. Il a une belle tête délicate qui aurait servi à un jeu de boules d’hommes politiques. Les yeux sont particulièrement fatigués; mais il conserve le cheveu noir intact. Il mange peu, il se tient à table les deux mains dans les poches du pantalon, fort dédaigneux des mots et des gens. Pendant que Faguet parle, Barrès a sorti une main du gousset et prend devant lui chacun des cinq verres demeurés pleins de vins différents; il les respire et les repose successivement devant lui sans y toucher, puis finit par boire un verre d’eau. En arrivant, sa première parole avait été, s’adressant à Rod: «A quelle heure est-ce que ce sera terminé?»
Discours de Faguet, avec des minauderies non point sottes, mais qui semblent un peu d’emprunt, comme les facéties dont il égaie ses articles du Gaulois. Le discours de Gosse a été admirable, quelque chose d’inattendu, d’unique. Une saveur de simplicité, de bonhomie, d’esprit naturel qui sent le Montaigne et en général l’homme du XVIᵉ siècle. Uzanne, qui dîne à côté de moi, dit que c’est l’humour anglais; mais peut-être faut-il remarquer que M. Gosse est d’origine française, expulsé par la Révocation de l’Édit de Nantes, et il semble être un bonhomme de ce temps-là qui reparaîtrait tout à coup chez nous, intact.
Faguet, après le dîner, a déboutonné son gilet, la patte de sa chemise est sortie; il cause, cause, s’emballe; sa voix de tête siffle comme la flûte, et il est obligé de prendre un point d’appui contre la table du salon où sont de nombreuses tasses de café qu’il renverse à plusieurs reprises. Il confond Henri Bordeaux avec Marcel Prévost.
Doumic s’est fait présenter à moi par Rod; il me dit l’admiration qu’a pour mes ouvrages son beau-frère Jean Veber.
29 mars 1904.
J’ai voulu voir Monsieur Bergeret au théâtre (Le Mannequin d’osier). On disait que Guitry y avait créé une figure inoubliable. Je n’ai pas connu de soirée aussi vide. Quelle naïveté de penser que l’on puisse porter sur la scène un ouvrage qui n’est qu’une causerie humoristique! Il n’y a point de personnages chez Anatole France. Il y a un homme qui cause agréablement à propos de tout, et il y a de temps en temps des figures sans importance, et sans lien, bien entendu, avec une action dramatique quelconque (puisqu’il n’y en a point) mais qui viennent soutenir le dire du causeur principal en lui prêtant soit le secours de leurs réflexions ingénieuses, soit le charme de leur physionomie pittoresque. Le théâtre jette sur ces fantoches inviables une lumière d’une crudité impitoyable et qui les boit, les anéantit, comme un rayon de soleil une culture d’infiniment petits. C’est en vain qu’on a cherché à mettre ce pauvre Bergeret debout. Ou il est inexistant (et c’est mon opinion) ou il est un monstre d’imbécillité. On élimine du livre tout ce qui en est l’élément intellectuel, à savoir les développements de rhétorique subtile; et ce qui demeure est au-dessous de la conception du plus plat vaudevilliste.