Nice, 10 avril 1904.

Promenade au château: aspect «dantesque» de l’allée montante du côté de l’Est: oliviers, cyprès et bancs de granit d’une forme massive qui a presque un style, petit cirque avec bancs de pierre: un décor de Champs-Élysées pour personnages très graves et capables de goûter l’aridité noble du paysage. Un ruisseau d’eau pure coule du haut de la montagne cependant, mais sans enlever aux alentours l’aspect sec et battu des vents. En haut, j’ai vu un moment un beau décor: un vieux puits, un mur en ruine, un beau pin et un paon superbe. Un coup de canon a retenti, c’est midi; des cris de paons ont retenti au loin, le paon s’est dressé, a poussé trois grands cris et s’est mis à développer sa queue magnifique. Ces paons saluant le milieu du jour dans ce décor de poème m’ont touché.

Avril 1904.

Quelle sentimentalité niaise et antipathique pour nous que celle du XVIIIᵉ siècle! Diderot, après la mort de son père, regrette qu’il n’ait pas laissé de portrait, et il écrit à Mademoiselle Voland: «Si ses infirmités lui eussent permis de venir à Paris, mon dessein était de le faire représenter à son établi, dans ses habits d’ouvrier, la tête nue, les yeux levés vers le ciel, et la main étendue sur le front de la petite fille qu’il aurait bénie.»

18 avril 1904.

Partis de Nice après déjeuner, par l’Estérel. Belles vues, route sinueuse, et jolie descente sur Fréjus; l’aqueduc romain. Nous arrivons à la nuit à Pioule. Très bon hôtel d’établissement thermal où il n’y a qu’une vieille dame pensionnaire, de quatre-vingt-dix ans, qui dîne seule et qui dit en se retirant: «Oh! je vais me coucher avec un bonheur...» Cette expression chez cette ruine d’être humain, pour qui le lit menace chaque soir d’être la tombe, et qui, pourtant, est sincère et sans arrière-pensée, a quelque chose de naïf et de touchant. Tout le monde sourit; je regarde s’en aller la bonne femme; et son mot, pour moi, retentit autour de sa tête branlante.

20 avril 1904.

Matinée superbe; soleil, chaleur, pas de vent. Nous allons visiter Villeneuve-lès-Avignon par un petit omnibus antédiluvien, qui manque trois fois de nous verser dans la boue épaisse de dix centimètres qu’a formée la pluie diluvienne de la nuit. Nous pataugeons dans un village sordide niché dans les ruines d’une abbaye de chartreux. Puis visite du Musée, sans importance, conduits par une bonne religieuse épanouie et de bonne humeur; joli coup d’œil sur un jardinet de couvent planté d’arbres, avec des fleurs en pots. L’après-midi, nous décidons d’aller voir la fontaine de Vaucluse et les Baux que nous n’avons pu voir hier.

Vaucluse: déjeuner sous une tonnelle fraîche d’où l’on voit une grande roue de moulin, velue de mousse, qui tourne en versant à mesure des boîtes remplies d’eau sur un mur de mousse. Nous mangeons de ces truites qu’appréciait Pétrarque et qui, avec l’ombre, forment le blason de la ville; on a pris les truites devant nous, dans un vivier, sous l’œil d’une hôtesse assez gentille et jolie brune.

Après déjeuner nous allons à la Source de la Sorgue; on prend un petit chemin sur la rive droite de la rivière, en vue des ruines fort belles du château de Cavaillon. Ce ne sont d’abord que guinguettes et petites baraques où se vendent des cartes postales et souvenirs de Vaucluse, des usines de lamentable aspect et qui semblent ruiner complètement le paysage; les rochers sont couverts littéralement d’inscriptions, peints, à coups de pinceau trempé dans une sorte de cirage liquide; c’est désolant et l’on voudrait retourner pour ne pas assister plus longtemps à la profanation d’un lieu si riche de souvenirs. Mais tout à coup cessent les guinguettes, les baraques et les rochers à portée de la main; le cirque s’élargit et l’on se trouve en présence de rocs taillés à pic sur deux cents mètres de hauteur; un grand trou sombre à la base, des plantes d’eau couchées sur des roches, pas d’eau, mais le plus grandiose paysage. En se retournant, un autre cirque lointain de deux kilomètres, irisé de gradins naturels formés par des bandes de végétation parallèles. Le château de Cavaillon sur la gauche, semblable au rocher; des dents de roc perpendiculaires; et l’énormité du rocher de deux cents mètres à pic, au-dessus de votre tête. C’est très grand, très beau. Je ne regrette pas que la source n’ait point bouillonné, car sa vue est assurément moins belle que celle du paysage.