Une femme jeune est montée par le sentier, pendant que j’étais là; elle était jolie, elle avait des yeux noirs splendides, et la gravité, cette rare gravité amoureuse et hautaine dont l’on doit être imprégné quand on sent la poésie de Pétrarque. De tels yeux, une telle beauté, un tel caractère, je ne les ai pas rencontrés trois fois dans ma vie; il est vraiment curieux qu’ils me soient apparus à cet endroit, à l’heure même où je pensais aux énigmatiques amours de Pétrarque et de Laure, dont l’expression poétique fut à coup sûr empreinte de cette religieuse gravité qui fut toujours l’accompagnement chez moi de la passion amoureuse. Qui était cette femme? Elle avait un petit enfant; son mari l’accompagnait; ils semblaient de petite bourgeoisie; elle était nerveuse, car elle ne put approcher du gouffre, et elle cria: «Prends garde au petit enfant!» avec l’accent du pays. Elle ne regardait rien; elle était certainement insensible aux choses de la nature qui l’environnaient; elle était sensible aux regards d’un étranger qui la regardait avec admiration. Ce devait être une femme très ordinaire qui eût été très capable d’inspirer un grand amour, en un pareil moment, à un poète. Que fut Laure?

Cet endroit, cette apparition étonnante et si convenable à l’heure, au lieu et à mon âme, m’ont rempli de trouble. C’est là que Pétrarque s’est recueilli, là seulement qu’il a pu écrire, là peut-être qu’il a surtout aimé, à la manière dont il aima, un peu loin de l’objet aimé.

5 mai 1904.

Je suis allé voir Rebell qui est au plus bas de la détresse. Il est épuisé par une maladie d’intestins qui l’a réduit à la peau et aux os; il a un épanchement de synovie compliqué de rhumatismes, qui le fait souffrir, le prive de sommeil, et l’empêche de faire un pas. Il a reçu une assignation de vente de son mobilier pour demain; il est poursuivi par son libraire à qui il doit de l’argent. Je lui remets ce que je puis; mais comme la chose se répète depuis plus d’un an, cela en pourrait devenir une habitude et j’ai pris le parti de le lui dire. Il comprend bien. J’ose lui donner le conseil de ne pas conserver le lourd loyer qu’il a. Sans ressources, peut-on demeurer dans un appartement de près de deux mille francs? Il comprend bien. Il ferait mieux, me dit-il, de prendre un appartement à Versailles.

—Parfait, voulez-vous que je vous en cherche un?

—Oui, j’aimerais assez quelque chose ayant vue sur le parc.

—Fichtre!

—Ou bien une petite maison à la campagne... L’inconvénient, c’est mes livres. Ne pourrais-je pas, si je m’en vais, louer à Montmartre un grand atelier où les déposer?»

Ainsi, réduit à la dernière extrémité, il envisage comme suprême recul une maison de campagne, une vue sur le parc de Versailles et, en plus, un atelier à Montmartre, total, deux loyers au lieu d’un. Je l’ai engagé à rester tranquille. Il ira en référé; il obtiendra de son propriétaire deux mois de sursis.—Et après? Après? Mais il sera guéri d’ici là, il touchera ceci et cela, il sera tiré d’embarras, il n’en doute pas. En l’écoutant je retrouve le Prosper Quinqueton d’une nouvelle que j’ai écrite ces mois derniers. Je n’avais jamais entendu les réponses que fait Prosper Quinqueton à l’ami qui est venu le secourir; je les ai entendues aujourd’hui.

Je suis allé à cinq heures au jardin du Luxembourg. Je provoque peu à peu la nostalgie dont j’ai besoin pour écrire mon roman sur cet endroit[O]. J’ai besoin d’éprouver la nostalgie des lieux que je veux faire vivre. Il faut les avoir quittés. J’ai regardé en passant les trois petites fenêtres de l’appartement que j’ai habité, rue de la Harpe. Passer dans le sillon que ma vie a creusé, est pour moi une volupté triste et exquise, une émotion d’une qualité incomparable.