21 septembre 1904.

Nous sommes partis hier de Deauville en auto, déjeuné à Vire; arrivés vers sept heures au Mont Saint-Michel. Belle vue lointaine du Mont Saint-Michel quand on sort d’Avranches par la route en lacets: tout à coup, à un tournant, le Mont apparaît, à dix kilomètres, au milieu des sables et au delà d’un paysage verdoyant.

Le matin, au Mont, j’ai été seul deux heures; je me suis promené sur les remparts et dans les ruelles; j’ai causé avec une vieille bonne femme qui sortait d’un pas de tortue, d’un petit jardinet, pour se mettre au soleil. Elle me dit qu’elle avait quatre-vingt-huit ans, qu’elle était veuve, n’avait jamais quitté le Mont, et qu’elle ne pouvait pas réchauffer ses pauvres jambes. Je lui demande si cela la distrait de voir à présent tant de monde.—On a logé dans la saison, chez la seule Mᵐᵉ Poulard aîné, plus de 3.000 automobiles.—Elle ne s’en émerveille point; elle dit avoir vu du monde de tout temps. C’est comme prison que le Mont Saint-Michel a eu pour elle surtout un sens.—«J’ai connu là, dit-elle, des femmes détenues, des enfants; j’ai connu des prisonniers politiques; j’ai connu des républicains, j’ai connu des royalistes; ça a toujours été un peu la même chose. Aujourd’hui c’est les automobilistes qui viennent le plus à ce qu’on dit...» Je lui demande ce qui l’intéresse le plus dans tout cela. Elle dit: «C’est mes jambes qui ne veulent plus me soutenir et qui me font tant souffrir.»

22 septembre 1904.

J’ai vu Combourg. C’est un vieux château fort, en fort bon état et entouré d’un parc magnifique, immense, aéré. Les tours ne sont pas si élégantes que celles de Langeais par exemple; mais elles ont assez bel air. De l’autre côté on a vue sur un étang plus large que la masse du château, et au delà sur le pays alentour qui, sans être beau ni surtout varié, est tout verdoyant et agréable par l’étendue qu’on embrasse. Que de descriptions ai-je lues de Combourg! Il est de bon ton, quand on a fait ce voyage, de prendre la plume du Vicomte lui-même pour décrire la sombre mélancolie du séjour, la tristesse morne de l’étang fangeux, le cri des corneilles, etc., etc. Sans doute un château fort en soi n’est pas gai; mais je n’ai rien vu là de spécialement lugubre, et bien des braves gens durent y vivre sans y contracter la noire humeur et l’indéracinable chagrin de Chateaubriand. Je comprends qu’il y ait pris des idées hautaines; quelqu’un élevé sur ces sommets, à moins qu’il ne soit myope ou borné, ne saurait y contracter une manière de penser terre à terre. Quelles rêveries, de là-haut, pour un jeune homme enclin à méditer, et des pensées d’ambition aussi peut-être, et une certaine impression de la monotonie du monde en face de ce paysage uniforme! L’intérieur est saccagé par la famille, dénuée de goût à l’excès. Un chat en faïence, un peu grotesque, trône sur l’écritoire du grand homme; la grande salle où il frissonna avec Lucie, a été coupée en deux et peinte par des goujats.

1904.

La véritable indépendance de l’esprit n’est pas ce qu’on la croit. On la croit violente et disposée à tout briser; elle est bien plutôt patiente et elle produit peu d’éclats. L’indépendant de nos jours se croit tenu à s’isoler, dans son opinion; pour cela il se crée une opinion originale, qui tranche sur toutes les autres, et aussitôt il en devient l’esclave.

18 janvier 1905.

J’ai remarqué, les rares fois où je me suis trouvé avec des humoristes ou des hommes de théâtre léger, que ces messieurs, qui ne pensent pas qu’on puisse causer sans dire des choses piquantes, ne font jamais que citer des fantaisies d’autrui. Rarement ils ont le mot qui jaillit. J’ai vu plusieurs séances où Alphonse Alais, qui n’était pas là, faisait tous les frais. On connaît par cœur toutes ses farces; on les récite; et ces messieurs, qui tous les connaissent, y semblent prendre un plaisir toujours nouveau. Moi, qu’elles n’amusent point pour la plupart, je me demande si vraiment ces messieurs jamais s’amusent. Des hommes de théâtre ne prennent peut-être de plaisir qu’aux choses qu’ils pensent qu’elles doivent porter sur un public; ils se créent ainsi une sorte de sensibilité à part, extériorisée pour ainsi dire; ils ont pris l’habitude de sentir par un groupe: le public. Cette vision constante du public est une hantise chez eux: ce groupe de gens réunis et ayant payé leur place est bien leur maître; ils en sont les bouffons salariés, mais flatteurs, et ils ne prennent point les libertés du bouffon du roi.

Tristan Bernard a plus de force. Il vit continuellement devant un groupe d’imbéciles affamés de petits mots; il en fabrique à la grosse, et il leur en sert. Mais il est capable de mieux. On dirait qu’il goûte les belles choses. S’il condescendait à ne pas servir, il serait peut-être un maître. Mais on dirait qu’aussitôt que ce damné public vous a adopté, vous êtes à lui. Il le sent si bien que tout l’y ramène. Il dit: «Un tel est fort au poker; je lui disais: un tel, vous êtes plus fort que moi au poker. Mais il y a quelqu’un plus fort que nous.—Qui donc?—C’est le Jeu.» Ce petit dialogue fait bon effet, encore que je croie bien qu’il soit chargé à blanc. Peu importe; là-dessus, Tristan B. s’embarque et dit: «Au théâtre, de même, quelqu’un est plus fort que nous: c’est le public.» Il entend bien dire que le public contient, dans son réservoir d’inconscience, toutes les conditions et toutes les possibilités scéniques; du moins j’imagine qu’il pense ainsi. Mais encore cela est-il feu de poudre, car le génie d’un auteur s’impose à un public hostile, car tout le possible est dans le génie d’un homme, non dans la foule; à peine le certain sens humain de celle-ci sert-il à retenir ou à ramener à de justes proportions les écarts parfois fougueux du génie. Tristan Bernard comme la plupart des petits auteurs ont la conception démocratique de l’œuvre d’art. En définitive, qu’est-ce que le public, en général? Un serviteur, comme ceux.