1906.

Type d’une jeune fille de nos jours, vue en tramway. Vraiment jolie figure régulière quant aux traits; sourcils admirables, longs, presque droits, abaissés presque brusquement vers les tempes, et très rapprochés de l’œil, ce qui donne à celui-ci un air de gravité, de profondeur. Des yeux bleus d’acier, assez durs, mais qui prennent, surtout en parlant à un homme, une expression de tendresse langoureuse, coquette, et qu’on sent une attitude habituelle, un mensonge de coquetterie passé à l’état d’habitude, devenu un charme permanent. Ces yeux sont grands, bien dessinés, beaux. Le nez est parfait, aquilin, fin, sévère, dominateur, de ces nez de femmes qui ne sont plus servantes, mais qui règnent. La bouche fermée est digne de l’antique dont elle a presque la divine moue, les coins abaissés, et le petit arc d’Eros complètement dessiné. Ouverte, elle contient toute la canaillerie moderne. Elle s’ouvre trop; elle s’ouvre sans retenue, sans pudeur aucune; on voit toutes les dents, qui sont de coquines de dents peu régulières, libérées de toute discipline, mais non sans agrément; on voit la langue. Elle promène cette petite langue sur ses lèvres, en bas, en haut, comme un animal, c’est extrêmement impudique et séduisant. La veulerie, l’abandon, l’indifférence, le goût du plaisir bestial, la gourmandise, l’amour facile, le libre bagout, quelque chose d’un peu gavroche et même voyou, tout ce caractère de notre temps est dans cette bouche, voluptueuse et vulgaire. Les cheveux sont ondulés largement, levés largement et très haut sous un chapeau très grand, mais qui n’a pas de largeur parce qu’il est incliné à quarante-cinq degrés et s’élance audacieusement, lui aussi, librement. Il n’y a plus, chez les jeunes filles, ni retenue, ni contrainte, à peine de tenue; elles ne se distinguent pas des femmes. Leur attrait est singulièrement vif.

Avril 1906.

Il y a quelque chose de si radieux dans la splendeur des journées d’ici, sous le ciel absolument pur et sous le soleil ardent, quelque chose de si insolite pour nous, qu’aucun mot ne me vient pour l’exprimer. Cela a pour moi le charme des choses inconcevables comme l’amour, la beauté.

Même date.

Rêverie au Mont Alban. Décrire, autant qu’il se peut faire, cette merveille inconnue, cette succession ininterrompue de tableaux sublimes à chaque pas que l’on fait sur un sol embaumé de thym et de l’odeur des pins, et le plus caressant qui soit pour un œil de peintre ou de poète.

Délices particulières qui montent de cette belle ville couchée comme un chien, comme l’enfant dans le sein maternel, en rond, autour de ce noir noyau du château où est le cimetière qui semble tout de marbre blanc. Le murmure continu qui monte du côté de Nice, tandis que du côté de Villefranche c’est le silence complet. Plaisir de dominer la ville, tout en étant si près d’elle, et la ville la plus légère, ville de plaisir, ville aussi de tous les mondes, de toutes les races.

1906.

Faire entendre peut-être, en une préface, que Madame de Pons n’était pas en réalité ce que son amant imaginait et croyait qu’elle était, et qu’il en est peut-être revenu plus tard; mais que cela ne soit pas indiqué dans le récit, parce qu’il aime tout le temps qu’il écrit, et qu’il est aveuglé tout le temps qu’il aime.

Elle lui serait apparue, un jour, telle qu’il pensait qu’il la verrait certainement le jour où il cesserait de l’aimer.