M. le curé m’avait dit en m’expliquant les auteurs anciens:

«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux: il s’agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n’est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal, quand vous le tenez, vous voyez Dieu.»

Oh! comme j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pauvres pensées; mais j’étais trop jeune... Et personne ne m’aidait.

La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète:

Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l’air d’être au-dessus de nous[G]!

Si je disais que tous mes maîtres en rabat blanc étaient des êtres exquis et dignes d’être mis en niche ou sur les autels, cela ferait plaisir, je présume, à beaucoup de lecteurs, et je semblerais un moins mauvais esprit. Mais je ne veux rien embellir ni qualifier meilleur qu’il ne me semblait être: tous, malgré le respect dont ils étaient dignes, ne m’inspiraient point admiration parfaite et amour. Eh bien! quand tous ces Frères,—ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais pas,—étaient réunis à leur longue table, le Frère Directeur au milieu d’eux, sous le grand Christ du réfectoire, formant en leur assemblée comme une vaste Cène digne du pinceau d’un Vinci; quand, devant tout le pensionnat debout, le Directeur disait le Benedicite ou les «Grâces»; quand, surtout, chaque matin, dans la pénombre sépulcrale de la chapelle—où, à cette époque-là, j’assistais à la messe avec ennui, ayant mal au cœur pour m’être levé trop tôt et pour être encore à jeun—nous voyions se lever de nos bancs nos maîtres et s’avancer d’un pas lent, les paumes des mains unies, les doigts allongés dans cette attitude de prière propre aux pieux donateurs sur les vitraux du moyen âge et aux statues agenouillées des morts sur les tombeaux, puis recevoir la communion, des mains de l’aumônier, et revenir enfin tout contre nous, les yeux clos pendant plusieurs minutes, toute la vie du corps arrêtée par une méditation singulière qui semblait pour un moment les arracher à ce monde... eh bien! oui! leur compagnie entière nous inculquait un sentiment et des dispositions générales qu’aucun des exemples du monde n’a été, depuis lors, assez puissant pour égaler.

Je n’étais ni bien disposé, ni à mon aise; je n’étais capable que de bien petites réflexions; et cependant, à maintes reprises, a couru dans mon dos ce frisson qui ne me trompe pas et qui veut dire qu’un des esprits ailés que j’imagine présider à ma vie, passe au-dessus de moi...

On n’oublie point ce genre d’émotions; il remue, pétrit et modèle notre chair. Si je veux, en un clair langage, exprimer ce qu’il en résultait pour mon cerveau d’enfant, ce n’était pas encore une inclination religieuse. A cette époque-là, je me souviens que la sensibilité religieuse n’existait à aucun degré chez moi. J’étais touché, et même ému profondément par la vue d’une petite société, dont je faisais partie, où tout se passait dans un ordre impeccable, où un mélange d’autorité forte et de douceur empêchait que personne fût sérieusement mécontent, et où il apparaissait, même à mes sens puérils, que la source de l’ordre provenait d’un je ne sais quoi inexplicable, probablement très grand, imposant et mystérieux[H].

Pages qui—par la lenteur de la montée, la puissance cumulative, je ne sais quelle majesté intime en vertu de laquelle c’est de l’élément concret que tout naturellement semble se dégager l’élément supra-individuel—n’ont d’égales que chez Proust ou dans les «Écrits Autobiographiques» de Henry James; mais entendons la contre-partie:

Et encore, tout cela ne se débrouilla-t-il définitivement que par la vertu du contraste.