Lorsque aux vacances du Jour de l’An, je débarquai dans ma famille, je me trouvais être devenu un autre enfant.
La paix régnait à la maison et dans Beaumont pour le moment; mais j’estimais que rien n’y était cependant comparable à cette magnifique ordonnance du Pensionnat des Frères. Autour de nous, chacun tirait à soi, allait à sa guise, fomentait, en définitive, des éléments de discorde. J’entendis raconter des histoires locales qui prouvaient que la vie libre, au grand air, jadis tant prisée par moi, n’allait tout de même pas sans offrir des inconvénients. Je trouvai que le dimanche, à la messe, tout le monde se tenait de manière à mériter des «privations de sortie». N’y avait-il pas des personnes, jusque dans ma famille, qui, à la messe, n’allaient même pas! Ce manquement, qui ne m’eût pas été apparent trois mois plus tôt, me scandalisa. Par-dessus tout, il me semblait que chacun était préoccupé de mesquineries, parce qu’un lieu idéal de ralliement manquait à ces butinements d’abeilles ou à ces promenades de fourmis. Dès avant l’internat, cette dernière remarque, assez conforme à ma nature, était néanmoins renforcée par mille détails.
Comme il arrive trop aisément aux gens de notre pays, témoin successivement de deux sortes de vie, je n’admettais que l’extrême en chaque genre.
J’ai peine à croire aujourd’hui que mon Poète, Alfred de Vigny, dont la statue trônait au milieu de la place publique, mon cher Poète, jadis mon modèle et la dernière expression du Beau et du Bien, me paraissait désormais manquer de prestige! Que faisait-il là, en effet, avec ses airs de fierté, s’il n’était seulement pas capable d’organiser autour de lui un ordre sublime[I]?
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«Comme il arrive trop souvent aux gens de notre pays... je n’admettais que l’extrême en chaque genre.» L’extrême, oui, mais en chaque genre; et ici nous en avons déjà rencontré trois: la folie de la sensibilité, l’émotion du général, l’individualisme retranché d’un Vigny sous sa forme la plus radicale: celle de l’Ordonnance du Docteur-Noir. Or la grandeur propre au Français profond, c’est d’occuper, de tenir, de fortifier même l’une contre l’autre plusieurs positions extrêmes. Boylesve était un tel Français profond: strictement Français, mais Français intégral, abritant au sein de son être la totalité de notre patrimoine, établi vis-à-vis de cette totalité dans une relation tout analogue à celle de l’humaniste vis-à-vis du monde gréco-latin.
Et cependant, dans le temps même où il occupe, tient et fortifie ces positions extrêmes, le Français profond n’est tout à fait digne du titre que si sa faculté logique—ce génie spécial aux parties hautes de notre race—éprouve avec une lucidité entière leur irréductible contradiction. Boylesve l’éprouvait au plus vif,—avec cette indignation, presque cette véhémence contractée qui est celle du clairvoyant en présence de ceux qui ne voient point, ou qui ne veulent point voir: l’indignation, la véhémence se contiennent parce que le clairvoyant a tôt fait de comprendre que, dans l’ordre moral, l’opération de la cataracte est impraticable, ou sujette à des suites pires que le mal même; mais chez ceux qui vivent cette contradiction au point d’en devenir les conscientes victimes, au sein même de la douleur immédiate, de la réaction organique, une douleur d’une autre sorte se fait jour, toute pure celle-là, désintéressée et comme décantée: la douleur de la logique atteinte, froissée,—et d’autant plus gravement que c’est alors la logique de l’être intérieur lui-même qui est en jeu. Je songe à l’entrée, puis à la reprise du thème capital de La Jeune Fille bien élevée,—thème qui sous-tend le livre tout entier. Il s’agit de modérer la piété de Madeleine, jugée au couvent même excessive. Mᵐᵉ du Cange me dit qu’il fallait en toutes choses avoir de la mesure, «même dans la perfection», ajouta-t-elle.
Je ne comprenais pas cela. Qu’il fallût s’arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J’osai objecter à Mᵐᵉ du Cange:
—Mais, madame, et les saints?...
—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c’est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...