Les excès qu’on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c’était «un emballé», comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son «emballement» passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d’insensés, du temps qu’ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avait mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...

Ah! cet incident avec l’aumônier et Mᵐᵉ du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J’étais tentée de m’écrier, comme papa naguère: «Vous n’êtes pas logiques! La sainteté, l’héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu’on nous enseigne, eh bien! eh bien! il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu’il nous faille nous arrêter tout à coup?... Oh! que voilà bien l’accent d’une fille de France, vraie, sérieuse, en qui l’héroïsme intime et la logique ne font qu’un, que les exigences de l’esprit non moins que le besoin de netteté morale et les insatiables aspirations du cœur portent à ne s’arrêter point «en pleine course», à aller «jusqu’au bout»! Et, à la veille du mariage de raison dont elle nous dit qu’elle a «l’impression d’y être amenée comme une bête de somme à l’abattoir», mais que déjà au fond d’elle-même elle a accepté, pour sauver peut-être, en tout cas pour satisfaire les siens, la voix de cette même Madeleine résonne plus basse, plus chargée, plus significative encore, tant—et si Française aussi en cela—elle a le sentiment d’être l’humble lieu et tout occasionnel d’un débat qui la dépasse: Contradiction étrange et que personne n’examine avec franchise! On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l’absolu; puis l’on nous dit: Tout doit céder devant la réalité. On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l’on nous donne pour avis: N’écoutez pas les chimères. Nous voyons bien que l’amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont on nous a imprégnées jusqu’aux moelles; et, quand le cœur et la chair sont mûrs, il n’y a qu’une voix pour nous crier: «Il ne s’agit pas d’amour; le mariage!»

«Contradiction étrange», oui, mais étrange surtout par l’universalité de son application s’il est vrai qu’elle constitue la charnière même de cette vie dont, au terme de son expérience de jeune femme, Madeleine nous dit que «nous ne pouvons pas la changer», et qu’en cela même réside son «humble beauté». Cette contradiction, personne ne l’a «examinée» avec plus de «franchise» que Boylesve, parce qu’elle était inscrite et comme nouée dans les données mêmes de sa nature. Elle forme la substructure de son œuvre tout entière. Il existe un grand dialogue dont il nous faut souhaiter qu’il dure aussi longtemps que notre race, car il s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre: le dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui. Si à Montaigne, un Boylesve doit l’indispensable rappel biologique, il lui doit aussi ce besoin «non seulement de se définir, mais encore de se classer» dans lequel Ramon Fernandez voit à juste titre la valeur, la portée spécifiques de Montaigne[J], et auquel Fernandez lui-même aujourd’hui adjoindrait un besoin connexe: le besoin «d’être jugé»[K]. Mais le Montaigne de «l’Amoureuse amitié», celui de: «O la vile chose et abjecte que l’Homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!» n’est ni l’essentiel ni le dernier Montaigne. Celui qui détient «la voix implacablement humaine» que Boylesve dénomme «si cinglante», c’est le Montaigne des pages finales du final chapitre des Essais. Pages qui sont et demeureront à jamais, la charte de l’humanisme le plus ample mais en même temps le plus strict; où éclate—combien «cinglante» en effet si l’on songe à la coutumière modération montaignesque—l’apostrophe d’expresse déclaration: «Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont le plus haut montées»; oh! sans doute, aussitôt après, avec cette phrase qui, au choix très délibéré des termes, emprunte une si claire et tout inépuisable signification: «C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre», l’on regagne les champs ensoleillés où, venue à mûrissement, s’éploie la récolte de toute une vie; mais, en dépit de l’aménité conclusive, comme l’on sent qu’à tout le reste vient d’être dit: «Ote-toi de mon soleil.»—A quoi, «éclatant à son tour aux esprits», fixant sous sa forme définitive la charte de la surnature et (en une acception toute religieuse mais la plus vaste du mot) celle de la surhumanité, Pascal riposte éternellement avec l’homme «plein de besoins», l’homme «produit pour l’infinité», l’homme enfin «qui passe infiniment l’homme».

C’est parce que Boylesve n’a cessé de poursuivre intérieurement ce dialogue[L] qu’il garde une si émouvante et si exemplaire vertu pour ceux qui, comme lui, aujourd’hui, sont à la fois fidèles et infidèles à Montaigne, qui ne peuvent ni l’abdiquer ni de lui se satisfaire; et qui d’autre part, remués, retournés, travaillés en tous sens par «son fils sublime», en sont encore à attendre la visitation. Dans l’attente, ils n’ont qu’un recours, solide, il est vrai, celui auquel on devine que Boylesve lui-même recourut, et qu’il plaça en épigraphe à Madeleine Jeune Femme, l’indestructible phrase de Descartes à la princesse Élisabeth: «Tout notre contentement ne consiste qu’au témoignage intérieur que nous avons d’avoir quelque perfection.»

Charles Du Bos.

Décembre 1926.

FEUILLES TOMBÉES