Elle se nourrissait l'esprit des prônes du curé de la Ville-aux-Dames et de la lecture d'almanachs divers. La préoccupation de l'avenir absorbait toutes les facultés de cette malheureuse qui avait achevé sa vie; elle voyait partout des présages, et ses présages étaient sinistres. À son avis, le ciel était hautement courroucé contre l'homme et résolu à une vengeance exemplaire. Elle nous prédit cent calamités.
À cette heure à demi ténébreuse, on finissait par y croire. Félicie ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fâché. On la reconduisit jusqu'à la porte de la cuisine où on l'abandonna aux soins de la Boscotte munie d'une lanterne.
Vers le milieu de décembre, il tomba une grande quantité de neige. Les routes devenues impraticables, nous fûmes quinze jours sans voir mon père, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours après, venait à pied, à demi gelé. On trouva cela très bien. Félicie dit, en se tournant vers sa soeur:
—Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant!
Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait placé des agrandissements dans toutes les pièces. On la plaignait comme si le veuf l'eût négligée ou trahie, en témoignant pour la famille moins de zèle que M. Laballue. La calme figure nous regardait de son cadre d'ébène, la lèvre souriante et les yeux graves, telle qu'on l'avait connue. On n'eût pu dire si elle souffrait ou si elle était heureuse. Chacun interprétait son visage à sa guise.
Du moindre geste du malheureux veuf on était jaloux; on discutait des jours entiers l'opportunité de ses déplacements; on lui faisait la moue chaque fois que l'on avait vent d'un dîner chez les Pope; on épiait les personnes qu'il pouvait fréquenter chez M. Clérambourg; afin de l'éloigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas prédits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma à table que l'on connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit. Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et vindicatif. C'est une des rares occasions où l'on put voir grand'mère et Félicie pousser un soupir de soulagement.
En raison du temps que l'on avait passé sans voir mon père, on l'invita, avec quelque cérémonie, à Noël. On l'attendait, malgré le dégel qui laissait les routes en mauvais état. La veille de la fête, il envoya un mot disant que sa jument s'était couronnée en glissant sur le pont. L'accident était vrai; nous pûmes nous en convaincre à Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon père quitta ses clients pour venir jusqu'à la calèche présenter ses excuses.
—Eh bien! dit Félicie, rien n'est plus simple: je vous envoie chercher ce soir par Fridolin qui vous ramènera.
—Sapristi! je n'avais pas pensé à ce moyen d'aller dîner chez vous; sans quoi je n'aurais pas accepté ailleurs…
—Ah! très bien.