On se regarda de part et d'autre, un peu embarrassés.

—Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Félicie en relevant doucement la glace. À une autre fois!

—C'est cela, c'est cela, à une autre fois!

Félicie fit arrêter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les pipes, une grande femme brune vêtue d'un peignoir bleu, qui parlait en faisant virer prestement ses petits paquets sanglés en croix d'une ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine. Quand Fridolin ouvrit la portière pour nous passer ses achats, il nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets diplomatiques:

—Paraît qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas à acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dîner de la maison Pope.

—Ah! fit Félicie.

Elle et sa soeur se regardèrent.

Toutes les deux ensemble me demandèrent si j'avais faim. Je savais ce que cela voulait dire: si je n'étais pas trop pressé de déjeuner, on obliquait à droite au sortir de Beaumont et on allait «là-haut», c'est-à-dire au cimetière.

Nous avançâmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-même ses lèvres gluantes sur la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mère me permettait de marcher sur les pierres funéraires, et elle me tenait par la main lorsque je sautais de l'une à l'autre. L'endroit où ma mère reposait était entouré d'un petit jardin sablé, et d'une grille de fer, au pied d'un cyprès. Deux places rectangulaires étaient réservées, l'une à grand'mère, l'autre à Félicie, de chaque côté de la dalle de marbre blanc où on lisait difficilement, entre les couronnes à peine défraîchies: «Marie-Félicie-Clémence… dans sa vingt-huitième année…» Arrivées là, les deux soeurs tombaient à genoux; elles faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur âme s'adressait directement à l'être chéri qu'elles n'avaient pas encore complètement désappris d'embrasser. Elles recueillaient dans leur mémoire fidèle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient par son nom: «Marie… ma chère Marie…» Elles lui demandaient pardon pour celui qui, ce soir, allait dîner chez les Pope.

Des deux dates de Noël et du jour de l'an que nous envisagions un peu comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une était donc passée sans rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagné qu'un nouveau motif d'inquiétude.