Ensuite les deux pavillons, qui étaient toujours là, faisant partie des images familières, non seulement des bûcherons mais de leurs amis, comme si ces bâtiments eussent existé du temps de leurs pères, aïeux et bisaïeux.

Enfin, les bessonnes, âgées d'une douzaine d'années, lisaient, cela va sans dire, et écrivaient comme des clercs; en outre, elles savaient jouer de divers instruments de musique et chantaient si agréablement qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M. le conseiller Périnelle, le seul esprit libéral de l'endroit, qui faisait peu de distinction entre les classes et aimait que les savants vécussent autour de lui.

Quand Gillette et Gillonne avaient à se rendre à la ville, elles commençaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler d'elles jusqu'à leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs matinées et soirées, c'était à l'heure dite, et sans trace de fatigue. Et personne ne s'étonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme autant de pas.

Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel. Qui de vous se demande s'il en pourrait être autrement? La maman Gilles n'eût pas toléré le cas contraire sans prendre tous les gens du bois à témoin que le gouvernement avait juré la perte d'une honnête famille.

Oh, oh! n'allez pas vous imaginer à présent que le père et la mère
Gilles fussent contents de leur sort!

Ils ne cessaient de récriminer. La maman prétendait qu'il était honteux de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si richement habillées. Elle se plaignait d'être tenue de faire le long trajet de la ville à pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on ne lui parlait pas, mais dont elle soupçonnait l'existence. Enfin elle eût aimé que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vêtues de même et éduquées d'une seule manière. Or Gillette recevait du ciel des robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crépuscule; Gillette blondissait dans la mesure où Gillonne devenait brune davantage; Gillette avait la voix aiguë et Gillonne fort grave; Gillette lisait des contes à dormir debout et Gillonne des histoires véridiques; Gillette trouvait que tout était beau, bon et bien fait dans la création, tandis que Gillonne possédait un sens critique souvent amer, mais aussi très amusant; elle disait à chacun son fait et ne s'en laissait imposer par qui ni par quoi que ce fût.

Le père Gilles trouvait que Gillonne était bien plus intelligente que sa sœur; la mère Gilles estimait Gillette plus que Gillonne.

—D'abord, elle sera plus heureuse, dit-elle, puisqu'elle juge tout beau et bien.

—Taratata, faisait le père, elle aura des déconvenues parce qu'elle ne sait pas voir le mal où il est, tandis que sa sœur s'entendra pour le dépister.

La discussion était sans fin…